Le Figaro, 26 juin 2004.
Bagdad : Delphine Minoui
Moustache noire et tunique blanche, Ali Sayadan al-Obeydi, 55 ans, est un homme de principe. Un de ces cheikhs pour qui les valeurs tribales surpassent la loi, surtout lorsqu'elle est réduite à sa forme la plus précaire. Il en a fait la meilleure démonstration, il y a quelques jours, en trouvant une solution bien particulière à la capture de son avant-dernier fils, Farrokh, 4 ans, par des hommes inconnus. «Une nuit, se souvient-il, ils ont débarqué à la porte en espérant récupérer la rançon.» Mais c'est un autre accueil qu'il leur réserva. Cela faisait six jours et six nuits qu'il les attendait de pied ferme, l'oeil gauche collé à la grille du jardin, et la main droite prête à actionner la gâchette de sa kalachnikov. Ce soir-là, la lune formait un petit croissant dans le ciel, permettant tout juste de distinguer, dans la pénombre, les visages des trois hommes assis dans une petite voiture. L'un d'entre eux jeta un petit papier par-dessus la grille. Sans daigner lire la note, Obeydi ouvrit le feu. Deux des kidnappeurs parvinrent à s'enfuir. Obeydi décida de garder le troisième en otage. Après avoir réussi à faire parler sa proie, il se précipita au petit matin à l'adresse où se trouvait enfermé Farrokh, en parvenant à l'arracher des griffes de ses ravisseurs.
«J'ai toujours su que Dieu allait me ramener mon fils», commente aujourd'hui, rassuré, al-Obeidi, en caressant les cheveux de Farrokh, l'avant-dernier de six enfants. «Seul Dieu peut apporter la justice», dit-il. Mais l'histoire d'Obeidi n'est pas une leçon de justice. C'est l'histoire d'un père irakien, prêt à se servir de son arme, faute de pouvoir compter sur la police locale. C'est l'histoire d'un membre d'une des plus grandes tribus d'Irak qui, non content d'avoir pu résoudre l'affaire par lui-même, décida ensuite de garder le kidnappeur pendant six semaines, «pour lui donner une leçon de vie». C'est l'histoire de l'Irak d'aujourd'hui, pris dans une spirale de violence et de crimes, où l'absence de loi incite au retour des vieilles traditions tribales.
«D'une certaine façon, je ne blâme pas ces criminels. Je blâme l'insécurité rampante dans le pays», souffle al-Obeidi. Le taux de criminalité a explosé depuis la chute de l'ancien régime, en avril 2003, passant d'une moyenne mensuelle de 14 victimes, en 2002, à plus de 350 par mois au cours de la première année de l'occupation. Les kidnappings d'enfants et de femmes sont devenus monnaie courante. «Sous Saddam Hussein, les cas de kidnapping étaient rares. La police disposait de règles très strictes ; elle pouvait même contrôler les conversations téléphoniques. Après la chute du régime, le système sécuritaire s'est effondré : une véritable aubaine pour tous les grands criminels pour qui Saddam avait ouvert les portes des prisons, peu de temps avant la prise de Bagdad», commente le major Moayed Saleh Hashemi. Selon ce haut fonctionnaire de la principale cellule anticriminelle de la police de Bagdad, il y aurait 13 cas de kidnapping déclarés chaque mois. «Mais, dans la réalité, il y en a au moins dix fois plus, car la plupart des victimes ne les déclarent pas», précise-t-il. En général, les rançons s'étalent entre 3 000 et 50 000 dollars. «Dès qu'ils voient que vous avez plusieurs voitures et une belle maison, vous devenez une cible», commente al-Obeydi.
Pour lui, le cauchemar commença le 9 avril dernier. Il venait de quitter sa villa quand quelqu'un frappa à la porte. Farrokh, petit bout de choux timide et réservé, glissa sa tête brune à travers la grille. Deux minutes plus tard, il se retrouvait collé au siège arrière d'une voiture, roulant vers l'inconnu. «Une vraie tragédie !, se remémore al-Obeydi. Ma femme en était paralysée d'inquiétude. Elle n'arrêtait pas de pleurer», raconte-t-il. La police, débordée par d'autres cas du même genre, ne fut pas d'une grande aide. Trois jours plus tard, il trouva une lettre dans son jardin. «Vous pourrez récupérer votre fils, contre 100 000 dollars», précisait le courrier, en indiquant le numéro d'un téléphone satellite. «Je les ai appelés en disant que je ne possédais pas cette somme. Ils ont alors baissé les enchères à 30 000 dollars, mais c'était toujours trop élevé pour moi», poursuit al-Obeydi. «Le soir, je priais en espérant que la situation se décante», dit-il... Jusqu'à la fameuse nuit où l'un des kidnappeurs – un certain Salah al-Hayali, membre d'une tribu voisine – lui donna l'occasion de se venger. Une fois Hayali capturé, Obeydi le laissa en otage entre les mains des siens – solidarité tribale oblige – afin d'aller récupérer son fils.
En Irak, c'est une règle : les membres d'une même tribu (la tribu étant un groupe d'hommes et de femmes partageant les mêmes origines, donc le même sang) se doivent de s'entraider matériellement jusqu'à la mort. La tribu est ainsi capable de négocier directement le pouvoir et la protection pour ses membres. «Pas question de remettre Hayali à la police, précise Obeydi. Elle l'aurait envoyé en prison, et les Américains l'auraient libéré au bout de deux semaines !» Non content d'avoir arraché le petit Farrokh aux kidnappeurs, Obeydi refusa de leur rendre, en échange, Hayali. «Selon la loi tribale, il était de mon devoir de demander quatre fois le montant de la rançon qu'ils avaient exigé pour mon fils, soit 120 000 dollars», raconte-t-il. «Obeydi était très énervé, il n'était pas prêt à céder», souffle un voisin du coin. Face à l'entêtement du cheikh, les deux tribus finirent par se livrer, quelques semaines plus tard, au cérémonial du thé, sous une tente dressée à la va-vite devant la maison, afin d'essayer de résoudre la crise à l'amiable. «Je n'ai jamais voulu tuer cet homme, j'ai juste voulu lui donner une punition méritée. Après de longues discussions, j'ai fini par accepter de rendre Hayali», raconte Obeydi.
Mais à une condition : «S'il récidive, je suis en mesure de lui exiger cette somme, et cette fois-ci le sang de sa tribu risque de couler», prévient-il.