Le Figaro, 13 décembre 2004.
Bagdad : Delphine Minoui.
Costume gris tiré à quatre épingles, sourire charmeur, Houshiar Zebari ne se déplace jamais sans glisser dans sa poche son pistolet Smith & Wesson. «Je suis un soldat», souffle l'actuel ministre irakien des Affaires étrangères. A 52 ans, cet expert des relations internationales, originaire de Aqrah, au nord de l'Irak, ancien membre actif du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), est un homme exposé qui se protège.
Pendant des années, ce moustachu rondouillard a joué le diplomate guérillero de l'ombre, naviguant discrètement de pays en pays, négociant parfois des contrats secrets, en quête de soutien pour la cause kurde, contre la dictature de Saddam Hussein. Aujourd'hui, le voilà propulsé sur la scène internationale, essayant à la fois de calmer les pays voisins et de convaincre les pays occidentaux de soutenir le processus démocratique, comme au récent sommet de Charm el-Cheikh.
Le pari est de taille. «Si nous échouons, la région va sombrer», confie-t-il, depuis son bureau-forteresse de Bagdad. «Le pays pourrait devenir le cimetière de la démocratie.» La sécurité est bien sûr au coeur de ses préoccupations. Mais dans ce domaine, cet ancien peshmerga (mot à mot : «celui qui va au-devant de la mort») a de la bouteille. «Quand j'étais un combattant kurde, dans les années 80, et qu'on se battait contre Saddam Hussein, j'ai appris à rester en alerte 24 heures sur 24. Il nous arrivait d'attendre des jours et des nuits le signe de la moindre offensive.» En guise de réponse, Saddam Hussein fit exécuter deux de ses frères. Aujourd'hui, Houshiar Zebari doit faire face à une autre forme de menace : celle de la guérilla anti- américaine. Le mois dernier, ses gardes sont parvenus à désamorcer à temps une voiture piégée. En juillet, des hommes armés ont ouvert le feu sur son véhicule, tuant un de ses responsables de sécurité et blessant deux autres. D'où cette habitude de ne jamais se séparer de son pistolet. «Ce n'est pas une arme pour attaquer», précise-t-il en sortant l'engin de sa poche. «C'est un outil d'autodéfense.»
Sa réputation en matière de relations publiques n'est plus à faire. Jonglant parfaitement entre l'arabe et l'anglais, en passant par la douce langue du Kurdistan, il a réussi de longue date à bâtir des rapports uniques avec les leaders de l'opposition irakienne contre Saddam. Mais aussi avec les pays voisins. Ou encore avec les journalistes étrangers. En jouant la franchise. Quelques mois avant l'invasion américaine en Irak, il annonça, devant la presse, en toute candeur, qu'il venait de rencontrer les dirigeants conservateurs de la République islamique d'Iran, et qu'ils lui avaient confié qu'ils soutenaient un changement de régime en Irak. Quand, à l'automne 2002, Danielle Mitterrand, marraine de la cause kurde, se rendit au Kurdistan, il se plia en quatre pour que son voyage se déroule dans les meilleures conditions.
Les détracteurs d'Houshiar Zebari n'hésitent pas à évoquer son passé d'officiel bien placé au PDK, connu pour s'être allié un temps avec Saddam Hussein contre l'autre principal parti politique du Kurdistan, l'UPK (Union patriotique du Kurdistan), dirigé par Jalal Talebani. Mais quand les opposants irakiens se réunirent en février 2003 à Salaheddin, au coeur du Kurdistan enneigé, pour préparer l'après-Saddam Hussein, juste avant les opérations militaires américaines sur Bagdad, il fut choisi haut la main comme porte-parole de la conférence. La voix cassée, les yeux cernés, il s'escrima jours et nuits à apaiser les tensions politiques, à tenter de convaincre les journalistes sceptiques, à jouer les conciliateurs avec les diplomates américains.
Aujourd'hui, Zebari essaie d'expliquer les récentes avancées positives de l'Irak chaotique : «On a réussi à remettre l'Irak sur l'échiquier international. Et ça, c'est un grand pas en avant. Nous avons rouvert nos ambassades à l'étranger. Les Irakiens n'ont plus peur de dire leur nationalité.»
Quand il s'adresse aux pays de la région, suspectés de soutenir la guérilla en Irak, pour enliser les Américains, Zebari ressort ses vieilles recettes. Histoire de ne pas provoquer des ennemis potentiels. Au cours de ses récents voyages en Syrie et en Iran – pays qu'il connaît bien pour avoir eu souvent affaire à eux quand il s'occupait des relations extérieures du PDK –, Houshiar Zebari s'est efforcé, une fois de plus, d'éviter la confrontation, et de mettre poliment les points sur les «i». «Je leur ai dit : faisons un calcul. Nous aussi, nous voulons que les troupes américaines s'en aillent au plus vite. Mais si elles quittaient l'Irak aujourd'hui, quel serait le résultat ? Le pays risquerait de se désintégrer complètement, il y aurait un risque de guerre civile, menant à une crise humanitaire qui déborderait chez vous. Il y aurait un risque d'émergence d'un petit Saddam, et éventuellement d'intervention de plusieurs troupes étrangères. Donc, si vous voulez que les Américains quittent l'Irak, vous feriez mieux d'aider le gouvernement irakien à accélérer le processus démocratique. Si on obtient un gouvernement irakien représentatif à travers les élections, ce gouvernement ne permettra pas à ces soldats américains, qui se trouvent sur son territoire, de se battre contre vous.»
Mais Houshiar Zebari en est bien conscient : on ne peut pas mettre tous les maux de l'Irak sur le dos des pays voisins. «Pour pouvoir bien se protéger, il faut savoir s'immuniser. Notre armée est insuffisante, nous n'avons pas assez de gardes aux frontières. Nous devons lancer un véritable programme sécuritaire. Tout cela dépend de nous, de nos ressources. Et après, si ces pays continuent à faire de l'ingérence, alors nous considérerons que c'est un acte de guerre.»