Le Figaro, 18 août 2005.
Bagdad : Delphine Minoui.
Le répit n'aura pas duré longtemps. Après quelques semaines de calme relatif, la violence a frappé brutalement, hier matin, le coeur de Bagdad. «C'est notre destinée !», soupire Kadhem Karim, un des responsables de la station de bus al-Nahda, visée par l'explosion de deux voitures piégées, à l'heure où des centaines de passagers s'apprêtaient à embarquer pour Bassorah, Kout et d'autres villes chiites du sud de l'Irak. «A chaque fois que le nombre d'attaque diminue, elles reprennent ensuite de plus belle !», dit-il.
Les terroristes avaient bien rodé leur scénario macabre. Quelques minutes plus tard, une autre explosion retentissait, cette fois-ci près du service des urgences de l'hôpital Kindi où les premières ambulances venaient de transporter les blessés. Pour l'heure, le bilan s'élève à une quarantaine de victimes et plus de soixante-dix personnes blessées.
A la station Nadha, située à l'Est de Bagdad, c'est un vrai spectacle de désolation. Abandonnées près des carcasses de voitures et de bus brûlés, des savates en plastique flottent dans des flaques de sang. «Ça fait quinze ans que je travaille ici. Je n'ai jamais vu un tel carnage !», se désole Ghata Jassem, le directeur du syndicat des chauffeurs de taxi, avant de s'effondrer en sanglots. Il était de l'autre côté de la station quand, vers 7 h 45, les deux premières voitures ont explosé, à dix minutes d'intervalle. «La première avait réussi à s'infiltrer dans la station. La deuxième s'est fait exploser à l'entrée, au moment où la police commençait à évacuer les victimes», raconte-t-il.
Mohammad Hassan, le gérant d'un magasin de pièces détachées, attenant à la station, y voit «la volonté de provoquer une guerre confessionnelle». La station Nahda, dit-il, est divisée en deux sections : les départs vers le Sud chiite, et les départs vers les villes sunnites du centre et kurdes du Nord. Or c'est la première section qui a été touchée. Ces derniers mois, les témoignages d'incident opposants les Sunnites, anciens détenteurs du pouvoir irakien, et les Chiites, désormais majoritaires au sein du nouveau gouvernement, n'ont cessé de se multiplier. Ils symbolisent, pour beaucoup, les prémices d'une guerre civile.
Cette attaque est la plus sanglante du mois d'août. A Bagdad, le dernier gros attentat remonte au 13 juillet, lorsque 32 jeunes Irakiens avaient péri dans une attaque contre une patrouille américaine. Mais en début de semaine, l'attentat commis contre un restaurant de la capitale laissait présager une recrudescence de la violence.
Elle survient sur fond de crise politique, à l'heure où les différents blocs confessionnels peinent à se mettre d'accord sur la structure du nouvel Irak. Lundi, ils se sont accordé un délai supplémentaire d'une semaine pour rédiger la future Constitution du pays. Mais les différends persistent. Le président irakien d'origine kurde, Jalal Talebani, se veut rassurant en expliquant que seuls deux grands sujets de dispute restent en suspens. «Ils tournent autour des droits des femmes et du rôle de l'islam», dit-il. Ces deux sujets opposent principalement les Kurdes, à tendance laïque et les politiciens chiites majoritairement religieux. En revanche, selon Talebani, «tous les blocs politiques se sont mis d'accord sur le principe du fédéralisme».
Mais la minorité sunnite rejette cette dernière affirmation. «Nous n'avons jamais dit qu'on acceptait ce principe. Au maximum, nous acceptons une certaine décentralisation qui s'appliquerait aux 18 provinces, ainsi que le maintien de la région du Kurdistan telle qu'elle existe à l'heure actuelle», confie Salah Mutlak, membre sunnite du Comité de rédaction de la Constitution et représentant du Conseil du Dialogue national. Les Sunnites, grands absents des élections de janvier dernier, et minoritaires au sein du Parlement irakien, ont rejoint tardivement le comité. Pour eux, l'adoption d'un modèle fédéraliste risquerait de mener à la partition du pays.
Si aucun accord n'est trouvé d'ici lundi prochain, le Parlement sera dissous et de nouvelles élections devront être organisées. Un scénario plus optimiste laisse imaginer la rédaction d'un texte général, repoussant au prochain parlement les sujets sensibles, qui pourraient être redéfinis sous forme d'amendement.
Les chiites et les Kurdes menacent cependant de trancher sur le Fédéralisme, même avec le désaccord des Sunnites. Le risque est pourtant gros. Selon la législation provisoire irakienne, si dans trois des dix-huit provinces, les deux tiers des votants désapprouvent la nouvelle Constitution, elle sera alors rejetée. Or les Sunnites sont considérés comme majoritaires dans quatre provinces.