Articles > Irak > Le rêve d'Ala

Le Figaro, 12 juillet 2004.

Bagdad : Delphine Minoui.

En cette fin d'après-midi, Ala Hikmat est venue dégourdir ses jambes de gazelle dans le stade poussiéreux du quartier Adhamia, au nord de Bagdad. Quand elle se met à courir, ses pommettes se durcissent et sa longue tresse rebondit sur ses hanches. Ala a les yeux qui piquent. A cause de la chaleur étouffante de l'été. A cause de la lampe à huile qui, le soir, à la maison, compense l'absence d'électricité. Mais elle ne préfère pas y songer. Elle court, la tête haute. «C'est une battante», confie Abdul Zahra al-Soudani, son entraîneur de 60 ans, qui l'a prise sous sa coupe il y a un an et demi.


A 19 ans, la belle brune aux épaules carrées a été sélectionnée par le nouveau «comité olympique national», pour représenter l'Irak, à Athènes, dans les courses sur 100 mètres et sur 200 mètres. Sur les trente-trois sportifs irakiens qui vont faire le déplacement jusqu'en Grèce, elle est la seule femme. Un vrai défi. «C'est le rêve de n'importe quel athlète de représenter son pays aux Jeux olympiques. Je suis très fière... Mais je sais que mes chances de remporter une médaille sont quasi nulles, car mes conditions d'entraînement sont lamentables», soupire la jeune femme, en dessinant des petits ronds dans le sable avec ses vieilles baskets trouées.


Polo blanc et pantalon moulant noir, Ala Hikmat est la troisième d'une famille modeste de quatre enfants. Courir aux Olympiades, elle n'y aurait jamais pensé. Sous Saddam Hussein, seuls les athlètes du sérail avaient droit à la gloire. Et pour ceux qui avaient le malheur de déplaire au fiston gâté, Oudaï, la torture était de mise. A la chute du régime baasiste, de nouvelles perspectives s'ouvrent. Repérée lors d'une compétition interne à son université, Ala est invitée à rejoindre l'équipe irakienne. En août dernier, elle se retrouve en finale des jeux interarabes, en Jordanie. «Elle est très jeune et elle possède déjà une véritable force masculine, qui dépasse celle de certains athlètes irakiens, qui s'entraînent depuis beaucoup plus longtemps qu'elle», remarque Abdul Zahra al-Soudani, ancien footballeur. Un don de la nature, à en croire sa mère, Hanna Hamid, djelaba bleue et foulard noué sur la tête. «Ala n'a jamais aimé marcher. Quand elle était petite et que je l'envoyais acheter du pain dans le quartier, elle ne pouvait s'empêcher de courir comme une fusée», raconte-t-elle, les yeux pétillants. «J'ai hâte de la voir porter le drapeau irakien à Athènes.»


Mais dans le chaos de l'après-guerre, les conditions de préparation au jour J ne sont pas idéales. Impossible de faire du footing le long du Tigre, à la nuit tombée : les attentats et les kidnappings ont paralysé toute forme d'activité nocturne. Quant au petit stade Kashafa, où Ala s'entraîne tous les jours, en fin de journée, il ne répond à aucune norme internationale. A moitié en ruine, il a servi de dépôt de munitions pour les soldats de Saddam juste avant l'intervention américaine, au printemps 2003. Oubliés, également, les régimes ultravitaminés et les exercices physiques bien dosés, pratiqués par ses concurrents occidentaux. Oublié, aussi, l'entraînement préalable de quatre semaines à Cologne, en Allemagne, auquel elle a dû renoncer faute de visa délivré à temps.


Le mois dernier, la jeune Irakienne a même cru qu'elle devrait annuler sa participation aux Jeux olympiques, après avoir été percutée par une voiture, en plein coeur de Bagdad. Six heures de coma, une dent cassée, et l'oreille droite déchirée. Mais la dame de fer est aujourd'hui miraculeusement de retour sur ses deux pieds. «Dieu a sauvé Ala», se rassure sa mère, d'origine chiite, également blessée, en tendant les mains vers le ciel. «Malheureusement, poursuit-elle, avec une pension de veuve de 50 dollars par mois, je n'ai pas les moyens d'acheter de la viande pour nourrir Ala comme il le faudrait. Et je suis obligée de lui trouver des vêtements de sport d'occasion.»


La jeune athlète sait pourtant que, dans une société qui reste largement traditionnelle, elle a la chance de compter sur le soutien de sa mère. «Moi-même, j'adorais le sport quand j'étais jeune. J'encouragerai Ala jusqu'au bout. Si son père était encore en vie, il serait ému», reconnaît ce professeur à la retraite. «Mes deux grandes soeurs sont déjà mariées et elles préféreraient bien sûr que je me marie comme elles, plutôt que de perdre du temps à courir», confie Ala. Mais la belle Irakienne, dont les prétendants ne cessent de défiler à sa porte, connaît les risques d'un tel engagement : «Si j'épouse un Irakien, il m'empêchera de faire du sport et me forcera de rester à la maison.»


Ala a d'autres ambitions. A son âge, les jeunes Irakiennes qui en ont les moyens se pavanent sur l'avenue Karada pour faire du lèche-vitrine. Les autres se gavent de vidéoclips de pop-stars égyptiennes et libanaises, diffusés sur le satellite. La jeune sportive – qui a mis un point d'honneur à poursuivre parallèlement ses études d'informatique – ne s'accorde comme seul loisir que quelques programmes sportifs d'envergure. Ses modèles de référence en athlétisme, ce sont bien sûr des femmes : l'Américaine Marion Jones et la Mexicaine Ana Guevara. L'une court le 100 mètres. L'autre est spécialisée dans le 400 mètres. «Ce sont des championnes, des vraies. Leur énergie me donne la force de continuer», dit-elle.

- FIN -