Le Figaro, 22 juillet 2005.
Bagdad : Delphine Minoui.
L'épicerie d'Akil Hakim, au coeur du quartier Qadesiya, était le repaire des copains de la bande. L'un de ces rares endroits où Amir Ta'ei et ses amis continuaient à se réunir à la tombée de la nuit, pour boire des sodas en pianotant sur des jeux vidéo, malgré le risque de traîner tard dans les rues de Bagdad. La semaine dernière, Akil Hakim est mort et sa boutique n'a jamais rouvert. La trentaine, père de trois enfants, il n'avait pas d'ennemi particulier. «Tout ce qu'on sait, c'est que des hommes armés, au volant d'une voiture coréenne, se sont arrêtés devant sa boutique aux environs de 20 heures et lui ont tiré dessus», confie Amir Ta'ei, 27 ans, un de ses meilleurs amis. Débordée par des cas plus graves, la police n'a même pas daigné ouvrir une enquête. «Nous n'osons plus nous réunir dans le même quartier. La prochaine fois, ce sera peut-être notre tour», s'inquiète Amir Ta'ei.
Akil Hakim était jeune, discret, d'origine modeste. Son histoire, c'est l'histoire de milliers d'Irakiens, victimes d'une guerre sans front ni combattants visibles qui empire de jour en jour dans l'Irak de l'après-Saddam.
D'après un rapport alarmant, rendu public par l'organisme Iraq Body Count, près de 25 000 civils irakiens ont été tués depuis l'invasion du pays par les troupes américaines et britanniques en mars 2003. Avec, en moyenne, 34 morts par jour. Ces chiffres, qui restent approximatifs, s'appuient sur une analyse de plus de 10 000 reportages de médias publiés entre mars 2003 et mars 2005.
De son côté, le ministère irakien de l'Intérieur avance le nombre de 8 175 Irakiens tués en 10 mois, de juillet 2004 à mai 2005. Toujours selon le rapport d'Iraq Body Count, près de la moitié des morts ont eu lieu à Bagdad. 37% des pertes civiles auraient été causées par les forces d'occupation sous commandement américain, contre 9% dues aux insurgés. La criminalité serait à l'origine de 36% des décès recensés. «On ne peut rester silencieux face à ces victimes. Notre pays est en guerre. On pensait qu'avec l'installation d'un nouveau gouvernement, la situation allait se stabiliser. Mais c'est le contraire qui se produit. La situation empire de jour en jour», s'inquiète Raja Habib al-Khuzaï, députée du nouveau Parlement irakien. Après une période de calme relatif, ces derniers jours ont été particulièrement meurtriers, avec plus de 24 enfants tués, la semaine dernière, en plein centre de Badad, et la mort d'une centaine de personnes après l'explosion d'un camion-citerne sur le marché de Mousayeb.
Plus de deux ans après la chute de Bagdad, l'Irak n'a jamais autant tremblé. Chaque jour apporte son lot d'enlèvements, d'assassinats, et d'actes terroristes. La violence, qui visait, à l'origine, les troupes d'occupation, n'épargne plus personne : politiciens, femmes, enfants, quelles que soient leur ethnie ou leur religion. En deux ans, les insurgés, qu'ils soient islamistes ou anciens baasistes, se sont professionnalisés dans leurs attaques. Ils recourent désormais à une multitude de subterfuges comme cet homme qui, après avoir fait semblant de s'évanouir sur le campus universitaire, attendit qu'une foule suffisante se réunisse autour de lui pour activer sa ceinture d'explosifs. A Tikrit, la résistance pratique également la technique des cadavres de chiens piégés.
A en croire le rapport de l'Iraq Body Count, les forces d'occupation restent les premières responsables des morts civiles. Le durcissement récent des règles d'engagements a provoqué une multiplication des «bavures», comme la mort du jeune Heither Mohammad Moussa, originaire de Sadr City. Il y a deux mois, cet étudiant en économie venait de quitter l'université de Mustansiriya quand il fut abattu par un soldat américain, à bord d'un Humvee. Aurait-il été pris pour un «ennemi» potentiel ou bien pris au milieu d'échanges de tirs entre troupes d'occupation et insurgés ? En l'absence de témoin, la question reste en suspens.
Le premier ministre irakien, Ibrahim al-Jaafari vient de s'entretenir avec des représentants des troupes d'occupation pour que les familles des victimes soient dédommagées. Le Parlement irakien planche sur un projet de loi destinée aux «victimes d'actes terroristes», qui allouera une pension aux proches de personnes mortes dans un attentat. En attendant, Heydar vient de signer une pétition lancée par le jeune imam radical Moqtada Sadr, qui appelle au départ immédiat des troupes étrangères.