Le Figaro, 14 février 2005.
Erbil et Soleymaniah : Delphine Minoui
C'est un rêve qui ne l'a jamais quitté depuis son adolescence. Un rêve de poissons et de dauphins, au coeur des montagnes du Kurdistan irakien. Un rêve dans lequel il se réfugiait quand les bottes des soldats de Saddam raisonnaient dans les rues d'Erbil. Un rêve qu'il emporta dans ses valises, quand il décida de tout plaquer pour l'Europe, il y a vingt-cinq ans. De retour sur sa terre natale, l'attaché-case à la main et les dollars plein les poches, Fouad Ahmad n'a aujourd'hui qu'une idée en tête : construire un gigantesque parc d'attractions, au nord de l'Irak, «pour apporter la mer aux enfants kurdes». Avec, bien sûr, la motivation du businessman : «Faire du nord de l'Irak le nouveau Dubaï et attirer les touristes du Golfe, d'Europe, et de Bagdad bien sûr !»
Prématuré, quand les voitures piégées explosent à Mossoul, à moins de 90 kilomètres de là, et quand les avions sont obligés d'atterrir en spirale sur le nouvel aéroport d'Erbil, pour éviter les éventuels tirs de missiles ? «Pas du tout», rétorque l'homme d'affaires kurde de 42 ans, à peine débarqué de Londres, à bord d'un jet privé. «C'est maintenant qu'il faut venir investir ici, avant que les prix flambent. De juin à septembre dernier, plus de 80 000 touristes irakiens ont visité le Kurdistan. Dès que les routes seront plus sûres, ça sera le boom !», insiste-t-il.
Vu du nouveau Sheraton, structure élégante de verre et de marbre, au coeur d'un jardin rempli de canards, tout semble en effet possible. C'est dans cet hôtel inauguré au début de l'automne dernier que Fouad Ahmad a élu ses quartiers. Le lobby, illuminé de tous ses feux, ressemble à un véritable hall d'aéroport international. On y croise des diplomates occidentaux, des hommes d'affaires saoudiens, des politiciens de Bagdad et des cuisiniers indiens en transit vers une base américaine. Au bar du premier étage, une serveuse philippine prend les commandes de boissons alcoolisées.
Dès qu'on s'aventure dans les rues d'Erbil, à la nuit tombée, c'est pourtant une autre réalité qui s'impose : celle des coupures d'électricité, des routes cabossées et des caniveaux qui se transforment en piscines. Sans compter la pauvreté qui sévit dans les campagnes.
Certes, le Kurdistan, enclave autonome depuis le soulèvement populaire contre Saddam, en 1991, a rapidement soigné les blessures du passé et reconstruit des milliers de villages détruits par le raïs, grâce, entre autres, à l'argent du programme «Pétrole contre nourriture». Certes, ce petit territoire, grand comme la Suisse, a appris à s'autogérer, en créant son propre parlement, ses ministères, son système éducatif et ses dizaines de télévisions et journaux locaux. Mais les défaillances sont encore nombreuses, comme ces deux systèmes différents de téléphonie mobile qui obligent à passer par un opérateur étranger pour appeler d'Erbil à Soleymaniah, les deux villes administrées par les anciens rivaux, Massoud Barzani et Jalal Talebani.
«Il y a tout à faire», constate Guy Berry, un des premiers hommes d'affaires français à être venu explorer le nord de l'Irak. Mais pour lui, «c'est cela qui fait tout le défi du Kurdistan pour les investisseurs étrangers». Avec, à la base, deux atouts de taille : les matières premières – de l'agriculture au pétrole – et bien sûr la sécurité – loin des bombes et des kidnappings d'étrangers qui sévissent à Bagdad. Depuis l'attentat sanglant qui causa la mort d'une centaine de personnes à Erbil, il y a plus d'un an, les Kurdes vivent dans une oasis de prospérité. Ni couvre-feu, ni chars américains. «C'est le monde à l'envers par rapport à la capitale irakienne. Ici, vous croisez des Chinois qui travaillent tout seuls dans les montagnes, sans garde du corps», remarque Guy Berry.
D'autres formes de risques existent, néanmoins, et ils relèvent du statut particulier du Kurdistan. Semi-autonomes, les Kurdes n'excluent pas de se détacher du reste de l'Irak, si le vent tourne mal du côté de Bagdad, et surtout si les chiites cherchent à teinter la future Constitution d'une couleur trop religieuse. En cas de partition, les Kurdes de Turquie et d'Iran pourraient bien suivre le mouvement. De quoi provoquer des étincelles avec Ankara et Téhéran.
Partout, pourtant, les projets se bousculent : supermarchés géants, hôpitaux, restaurants, laiteries. A Soleymaniah, une université américaine est déjà en cours de construction. Une entreprise italienne serait sur le point de se lancer dans la production de vin local. «Nous croulons sous les nouveaux dossiers, surtout dans les domaines de la construction d'habitations et d'industries», sourit Mohammad Karim, à la tête de la toute nouvelle Commission pour l'investissement au Kurdistan, installée à Soleymaniah. Dans son bureau, il voit défiler de nombreuses entreprises, qui n'osent plus mettre les pieds à Bagdad.
Il faut dire que la nouvelle loi sur la promotion de l'investissement étranger au Kurdistan a également de quoi séduire : elle propose certains avantages, comme l'offre d'un terrain pour les projets participants au développement de la région ou encore cinq années d'exonération d'impôts.