Le Temps, 15 juin 2004.
Delphine Minoui, Bagdad.
Vautré dans le canapé rétro de ce petit hôtel de Bagdad, Nadeem s'excuse: «J'ai pas la pêche, ma copine vient de me plaquer.» Il est pourtant venu au rendez-vous, malgré les embouteillages, les coupures d'électricité et l'inquiétude de sa mère de le savoir dehors tardivement. Les copains, Art, Shant et Hassan, ont suivi. Il n'en manque qu'un pour que la bande soit au complet. «On n'allait tout de même pas rater l'occasion de parler de notre boys' band, le premier d'Irak», sourit fièrement Art, le chansonnier du groupe, casquette vissée sur la tête et baskets aux pieds.
On les croirait tout droit sortis d'une sitcom. Ils ont la vingtaine, le sourire dentifrice. Ils portent des tee-shirts moulants, des vestes en cuir et des jeans délavés. Dans un anglais parfait, ils chantent sur des airs pop et rock, comme s'ils débarquaient de Londres ou de New York. Mais ces jeunes-là sont bien d'Irak, pays qu'ils n'ont jamais quitté. Ils ont tout vécu: la répression imposée par Saddam et les guerres successives. «Pendant des années, on a vécu avec cette peur de faire quelque chose qui puisse être considéré comme anormal», confie Art.
Fin 1999 en Irak, Art décide de réaliser un rêve impossible: lancer un groupe de musique. «Le millenium approchait. J'étais en plein service militaire. Il fallait que je trouve un nouveau sens à ma vie, si je ne voulais pas sombrer, comme les autres. J'ai alors appelé Shant, un copain d'enfance, et on a commencé à écrire notre première chanson.» Dès lors, tout s'enchaîne: le boys' band s'élargit, les répétitions s'organisent, d'abord dans la voiture de Shant, puis chez les parents de Hassan, les seuls à prendre le projet au sérieux. Reste à trouver un diffuseur...
Un tube pour plaire à Saddam Hussein
«Sous Saddam, on était libre de faire de la musique, à partir du moment où l'on ne se mêlait pas de politique. Mais pour passer sur les ondes, c'était une autre affaire», se rappelle Hassan, le guitariste de la bande. A la tête de la radio «La voix de la jeunesse», Oudaï, le fils du raïs, a l'habitude de poser ses propres conditions. «On nous a vite fait comprendre que, si l'on chantait pour Saddam, les portes allaient s'ouvrir», raconte Art. Après avoir hésité, le boys' band se résigne finalement. «Composée en anglais, notre chanson disait: Nos vies, notre amour, nous te les avons donnés, car nous croyons tous qu'il n'y a que toi [...] Que tu vives longtemps, cher Saddam», sourit honteusement Nadeem, le crooner du groupe.
Résultat: pendant une semaine, le tube est diffusé toutes les demi-heures. Quant à la chanson fétiche des jeunes musiciens, qu'ils rêvaient de faire exploser au hit-parade, elle ne passe qu'une fois. Avec l'aide précieuse d'un ami disquaire, le groupe finit par enregistrer son propre album en privé: des chansons d'amour, sur des airs dansants et rythmés. Mais sans publicité ni véritable réseau de diffusion, les quelque 2000 copies ne touchent qu'un public restreint.
A la chute de Bagdad, le 8 avril 2003, c'est la libération pour tout le monde. «Imaginez... Après des années d'oppression, pouvoir dire ce qu'on veut sans se faire arrêter, avoir accès à Internet, au satellite. Le pied!» reconnaît gaiement Hassan. Fan des Backstreet Boys, le jeune de 21 ans se souvient qu'avec l'embargo imposé sous Saddam Hussein, c'était la croix et la bannière pour dénicher un CD de heavy metal. Aujourd'hui, la rue Arasat est devenue un centre high-tech et de produits à la mode. Des antennes paraboliques aux ordinateurs à écran plat, en passant par les ventilateurs d'été, on y trouve de tout. Et, en l'absence de taxes à la frontière, les prix sont très alléchants.
Côté boulot, les portes ne tardent pas à s'ouvrir. Interviewés par Channel 4 et repérés par le producteur anglais Peter Whitehead, célèbre dénicheur de talents, les compères se voient inviter en Grande-Bretagne pour une série de concerts et l'enregistrement de leur tube phare, «Hey Girl». Mais de nouveaux obstacles se dressent. Impossible d'abord de se procurer des passeports: le Ministère des affaires étrangères a brûlé sous les bombes américaines. Des titres de voyage leur sont donc remis par l'Autorité provisoire.
«Aujourd'hui, les ennemis sont multiples et invisibles»
Reste à aller à Amman, pour remplir les formulaires de demande de visa à l'ambassade de Grande-Bretagne. «Mais le problème, c'est qu'on n'a pas les moyens d'attendre nos visas pendant des semaines en Jordanie», se lamente Art. Pour l'heure, le groupe est condamné à attendre une solution miracle à Bagdad, en prenant son mal en patience. «Pas de chance, soupire Art. Pour une fois que ma mère allait prendre mon métier de musicien au sérieux...»
Quant au rêve de se retrouver sous les projecteurs des scènes irakiennes, il est loin d'être réalisable. «Les conditions de sécurité ne sont pas réunies. Franchement, qui voudrait risquer sa vie pour assister à un concert de musique?» lance Hassan, en faisant référence aux attentats en série qui ont complètement paralysé toute forme de loisir et d'activité culturelle. «Les Irakiens ont peur, tout simplement parce que les terroristes ont prouvé qu'ils sont prêts à frapper partout. Personne n'est épargné. Avant, on avait un ennemi identifiable qui s'appelait Saddam Hussein. Aujourd'hui, le problème, c'est que les ennemis sont multiples et qu'ils sont invisibles», remarque Art.
«Même les studios d'enregistrement ont mis la clé sous la porte, de peur qu'on ne leur vole leur matériel», poursuit-il. Reste la solution de se réunir entre copains, chez l'un ou chez l'autre pour répéter. «Mais l'organisation d'une simple réunion est devenue un travail de titan», pleurniche Shant, le bassiste du groupe. «Deux d'entre nous n'ont pas le téléphone. Pour prendre des rendez-vous, ce n'est pas l'idéal. Et puis, il y a toujours les éternelles coupures de courant», dit-il.
«La chute du régime nous avait redonné le sourire, ajoute Art. Mais aujourd'hui, c'est comme si l'on était dans une cage. On a accès à distance au monde étranger. Mais on regarde, impuissants, les jours passer. On ne peut rien faire», reprend Art. «Il ne nous reste plus qu'à croiser les doigts en attendant la gloire, et des petites copines à la pelle!» sourit Nadeem.