Articles > Irak > Les « images de la honte » n'ont pas fini de hanter les Irakiens

Le Soir, 15 août 2004.

Bagdad : Delphine Minoui.

Abbas Hassan n'en revient pas. Mohammad, son petit dernier d'un an, tient à peine sur ses deux pieds. Mais le bambin irakien aux yeux gris vert a déjà sa propre opinion sur les soldats américains. Dès qu'il voit passer un convoi américain, quand on roule en voiture, il baisse systématiquement la vitre arrière et se met à cracher dans la direction des militaires, confie Abbas.

A la maison, même rengaine : Il suffit qu'il voie des images de GI's à la télé pour qu'il se mette à froncer les sourcils. Et dès qu'il entend le mot « Amreekee » (prononciation arabe du mot « américain »), il se met à grogner comme un chien.

D'origine chiite, Abbas Hassan n'est pas du genre à suivre les diatribes anti-américaines du leader radical Moqtada al-Sadr. Il aime le bon vin et préfère la grasse matinée à la prière du vendredi. En avril 2003, il a accueilli avec soulagement l'invasion de l'Irak et le renversement du régime de Saddam pour les forces de la Coalition. J'ai du mal à comprendre d'où viennent les réactions de Mohammad, reconnaît-il. Peut-être qu'il nous entend nous plaindre, ma femme et moi, de la dégradation des conditions de vie.

Abbas a pourtant une autre explication : Ces photos d'Abou Ghraib, dit-il, ont complètement dégradé l'image que les enfants se faisaient des Américains. Révélées au grand public en avril dernier, les photos des tortures d'Abu Ghraib ont profondément outragé la population irakienne. Sous Saddam Hussein, ces pratiques étaient déjà bien connues. Décharges électriques, pendaison par les pieds ou encore isolation totale faisaient partie du quotidien de nombreux prisonniers. Mais on en parlait sans les voir. L'imagination avait le dessus sur la réalité. Cette fois-ci, les prisonniers torturés par les Américains, supposés représenter les « forces de libération », ont été rendus « visibles » par ces images diffusées et rediffusées à la télévision, dans la presse et sur internet.

Pour toute la population irakienne, c'est un véritable choc émotionnel indélébile, commente Lina Aboud, une psychologue qui dirige un centre d'aide aux prisonniers torturés. Des artistes locaux en ont même fait le sujet de leurs dernières oeuvres, dont certaines ont récemment été exposées à la galerie Hewar, le repère des peintres et des intellectuels irakiens. C'est un crime que l'on ne doit pas oublier, commente le sculpteur Abdul Karim al-Khalil, 44 ans. Une de ses oeuvres représente crûment une femme en train de se faire violer par un homme. La femme symbolise l'Irak. L'homme représente l'armée américaine, dit-il. Les enfants ont certainement été les plus exposés et les plus réactifs à ces images de la honte.

Collés du matin au soir à la télévision, par manque de véritables loisirs dans cette période chaotique d'après-guerre, ils n'ont cessé de les voir défiler en boucle sur les deux chaînes de télévision satellitaires, Al Jazeera et Al Arabiya. Parfois, j'en fais encore des cauchemars la nuit, confie Noor, 10 ans, la grande soeur du petit Mohammad. Depuis le débarquement des forces de la Coalition en Irak, la résistance antiaméricaine n'a cessé de s'amplifier. Mais les enfants faisaient partie des derniers alliés des GI's.

Comme la plupart des gamins de son âge, Noor avait pris l'habitude d'applaudir et de courir après les blindés américains dès qu'ils passaient dans son quartier. Ils me disaient « Hi » et je leur répondais « Hi ». Maintenant, quand je les vois passer, je baisse la tête et je change de trottoir. Notre réputation en a vraiment pris un coup, reconnaît un officiel de l'armée américaine, sous couvert de l'anonymat. N'importe quelle personne exposée à ces photos, et qui hésitait encore entre accepter la coalition ou la combattre, a sûrement maintenant viré du mauvais côté, souffle-t-il.

Cet officiel le sait bien : les Américains ont d'autant plus dégoûté les Irakiens qu'ils se sont attaqués à leur honneur et à leur dignité, valeurs essentielles dans la culture musulmane, en humiliant sexuellement les prisonniers. La photo qui m'a le plus choquée, c'est celle de la soldate Lynndie England, en train de tenir en laisse un prisonnier nu, confie Yussul Adel Karim, une jeune Irakienne de 15 ans. Comment une femme peut-elle se permettre un tel comportement ? Ce n'est pas une femme, c'est un monstre, dit-elle. Quand j'ai vu cette image, je n'ai pensé qu'à une chose : prendre une arme et aller tuer tous les soldats pour venger les pauvres Irakiens. Si c'est ça la démocratie offerte par les Américains, alors je n'en veux pas, s'insurge-t-elle.