Articles > Irak > Les Kurdes de Halabja veulent juger « Ali le chimique ».

Le Figaro, 11 février 2005.

Halabja : Delphine Minoui.

A Halabja, les Kurdes du Nord attendent avec impatience le procès d'Ali Hassan al-Madjid, surnommé « Ali le chimique » pour avoir commandité le gazage de cette petite ville kurde du nord-est de l'Irak en 1988. Auditionné en décembre dernier, il devrait être l'un des premiers anciens dignitaires du régime de Saddam à être jugé par le nouveau gouvernement irakien. Il fera face à la justice, à la fois pour le gazage de Halabja, pour l'invasion du Koweït et pour la répression de l'intifada chiite en 1991.

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Cela fait bien longtemps que Hadida Heydar Ghorbani ne sort plus de chez elle. A la maison, où elle passe ses journées allongée sur le petit tapis, c’est sa belle-fille qui s’occupe des tâches ménagères. « Mais le jour du procès d’Ali le chimique, je suis prête à ramper au sol pour aller y assister», lâche la petite dame kurde, en fronçant les sourcils.

Hadida n’a que 64 ans, mais elle en paraît au moins vingt de plus. Elle ne voit que d’un œil, - celui de droite. Son visage est parsemé de tâches brunes. Quand elle parle, sa voix sifflote péniblement. Autant de marques indélébiles laissées par le gazage chimique, sauvagement orchestré par le cousin de Saddam, Ali Hassan al-Madjid, qui asphyxia la petite ville de Halabja en mars 1988. A l’époque, 5000 personnes trouvèrent la mort, 20 000 furent contaminées, comme Hadida, et des milliers d’autres s’enfuirent vers l’Iran voisin. Aujourd’hui, nombreux sont les habitants qui continuent à souffrir, en silence, d’asthme, de désordre psychologique, de problèmes cutanés, et pour certaines femmes, de stérilité.

Jetés aux oubliettes, ignorés par la plupart des pays occidentaux, - occupés à l'époque à soutenir Saddam Hussein dans le conflit qui l'opposait depuis huit ans à la République islamique d'Iran -, les rescapés de Halabja vivent depuis maintenant dix-sept ans dans l’espoir du jour où leur bourreau aurait rendez-vous avec la Justice. Leur rêve pourrait bientôt se réaliser. Lors d’une récente visite dans cette petite ville kurde du Nord de l’Irak, le vice-Premier ministre irakien, Bahram Saleh, leur a promis de faire juger « Ali le chimique » au plus vite, dans le cadre d’un procès public, qui se tiendrait dans la ville même de Halabja.

Pour Roubar Mohammad, c’est un vrai soulagement. Cette belle kurde de 35 ans, au regard triste, a perdu tous les membres de sa famille, - 22 personnes au total -, dans l’attaque au gaz chimique, à l’exception de son fils. « Je veux que cet homme qui osait comparer les kurdes à des chiens soit pendu en public», souffle-t-elle, en laissant couler de grosses larmes le long de son visage fin. Originaire du « clan » de Tikrit, Ali Hassan al-Madjid n’hésita pas une seconde quand, en 1988, son cousin lui confia la salle tâche de mater la rébellion kurde, qu’il accusait de trahison au profit de l’Iran. Quelques mois après le début de la campagne « Anfal », d’extermination des kurdes, son sadisme atteignit son comble lorsqu’il ordonna, le 16 mars 1988, de gazer Halabja, après plusieurs jours de bombardement militaire sur la ville.

De la tragédie, Roubar Mohammad se souvient des moindres détails, « comme un vieux film qu’on ne peut pas mettre à la poubelle ». «Le 16 mars au matin, j’ai pris la fuite, avec mon père, et mon bébé de quatre mois, vers le petit village de Abba Obeyda. Mon mari a préféré rester à Halabja, pour garder la maison, avec ses parents, ses frères et ses sœurs. Ils se sont réfugiés dans la cave. Un peu plus tard, dans l’après-midi, les bombardiers irakiens déversaient des armes chimiques sur la ville. Inconscients du danger, mon mari et sa belle-famille sont restés calfeutrés dans le sous-sol de la maison », raconte Roubar. Evacuée le jour-même en Iran, la jeune femme n’apprend que trois jours plus tard que ses proches sont morts, presque sur le coup, étouffés par le poison.

De son mari, il ne lui reste comme seul trace que son nom, gravé aux côtés de ceux des quelque 5000 autres « Martyres », sur le mur circulaire de ce petit Mémorial, construit par les autorités locales, il y a deux ans, à l’entrée de Halabja. Dans la pièce adjacente, des photos en couleur témoignent de la catastrophe. On y voit des corps inertes d’hommes, tombés sur le seuil de leur porte, alors qu’ils cherchaient à s’échapper. Ici, un enfant étouffé sous le poids de sa mère, qui tentait de le protéger. Là, un mouton plaqué au sol, comme s’il s’était juste endormi. « Les bombes chimiques ont même volé la vie aux arbres », comment la vieille Hadida, qui se souvient juste « d’un odeur de pomme, puis d’aïl, comme unique signal de la présence d’un gaz toxique dans l’air ».

Quand elle évoque le nom d’Ali le chimique, ses mains ridées se mettent à trembler. « C’est plus fort que moi », dit-elle. « Il faut vraiment être un animal pour oser diffuser un poison mortel», lance-t-elle. Derrière sa maison, reconstruite à l’emplacement de celle qui avait croulé sous les bombes, le vaste terrain agricole n’est plus qu’un désert aride. « Dans les années 70, Halabja était connu pour ses grenades, ses noix et ses pommiers. On y venait de Bagdad pour pic niquer au pied des montagnes, au milieu d’un paysage verdoyant. Depuis l’attaque au gaz, de nombreuses terres sont devenues incultivables », se lamente-t-elle. « Je veux qu’Ali le chimique meurt en souffrant, que les familles de ses victimes lui jettent des pierres à la figure jusqu’à son dernier souffle ». A ses côté, son fils, Habib Abdul Madjid surenchérit : « Si seulement on pouvait lui crever l’œil droit, pour venger ma mère, qui a perdu le sien à cause du gaz».

Au quartier général de l’Union Patriotique du Kurdistan, Mohammad Ahmad Saeed sourit, lui aussi, à l’idée d’une « revanche méritée du peuple kurde ». Mais pour cet ancien peshmerga, qui s’est battu pendant des années dans les montagnes du Kurdistan contre les troupes de Saddam, « Ali le chimique ne mérite pas la peine capitale ». D’après lui, «on devrait le condamner à souffrir à petit feu, derrière les barreaux, jusqu’à la fin de ses jours ». Et d’ajouter, qu’à ses yeux, la punition a déjà commencé : « Nous avons appris par Ali Bapir, un kurde islamiste emprisonné à l’aéroport international de Bagdad, qu’Ali le chimique est un homme rejeté par ses compagnons de cellule. Au moment du ramadan, tout le monde refusait de lire le Coran avec lui. C’est sûrement la première fois que ce monstre doit faire face à l’humiliation ! Ca ne lui fera pas de mal ! ».

Pour l’heure, « l’emplacement de son tribunal n’a pas encore été choisi », précise Mohammad Ahmad Saeed. Hadidia, elle, a déjà sa petite idée en tête. « On pourrait, dit-elle, envisager de construire un nouveau palais de justice, sur les ruines d’une des maisons détruites par ses bombes, pour qu’il sente la souffrance de ses victimes sous ses pieds