Articles > Irak > Les «visiteurs de l'aube» attisent la guerre civile

Le Figaro, 15 octobre 2005.

Bagdad, Delphine Minoui.

Les assassinats pour raisons confessionnelles se multiplient dans le pays, au fur et à mesure que la guerre civile s'étend.

IL EN AURA FALLU du temps pour convaincre Ammar Adel al-Douleymi, 20 ans, de faire le déplacement jusqu'à Bagdad. Depuis la descente des «visiteurs de l'aube» et l'assassinat de quinze membres de sa famille, le jeune sunnite ne quitte que très raremment son quartier d'al-Hurriya, à la périphérie de la capitale irakienne. «Nous sommes victimes d'une guerre lancée par le gouvernement chiite», lâche-t-il.


Les «visiteurs de l'aube», c'est ainsi que les Irakiens nomment ces escadrons de la mort qui débarquent en pleine nuit, arrêtent, torturent, puis jettent leurs victimes au bord d'une route ou d'une rivière. Depuis la chute de Saddam Hussein, il était fréquent d'entendre parler, à Bagdad, d'assassinats isolés, de vengeances politiques calculées. Aujourd'hui, ce sont des charniers entiers qui sont découverts à travers le pays. Au départ, les victimes étaient essentiellement chiites : pèlerins tués sur la route de Nadjaf ou jeunes recrues de l'armée massacrées au retour d'une formation à l'étranger. Désormais, les meurtres en série visent les sunnites. «Il y a six mois, j'étais beaucoup plus optimiste. Mais aujourd'hui je peux dire que le conflit interconfessionnel est déclaré», note le sociologue Munqith Daghir.

La méfiance s'est propagée dans chaque foyer


A l'heure où les Irakiens se rendent aux urnes, les tensions entre la majorité chiite et la minorité sunnite n'ont jamais été aussi palpables. Les chiites, régulièrement visés par des attentats, accusent les anciens détenteurs sunnites du pouvoir de soutenir la guérilla. Les sunnites, pour leur part, reprochent au gouvernement transitoire d'être à la solde de l'Iran chiite voisin. Comme un nouveau virus, la méfiance s'est propagée dans chaque foyer.


Pour raconter son histoire, Amar Adel al-Douleymi a choisi un endroit neutre : la cafétéria d'un hôtel populaire de Bagdad, où se croisent des chefs de tribu sunnites et des hommes d'affaires chiites de Nadjaf. Les cernes sous ses yeux laissent deviner de nombreuses nuits blanches. Il dit qu'il a du mal à trouver le sommeil depuis le 25 août. «Vers 1 heure du matin ce jour-là, des hommes armés en tenue de camouflage ont fait irruption dans la maison. Sans raison, ils ont embarqué mes deux frères», raconte-t-il. Quelques minutes plus tard, son père, 12 cousins et 21 voisins étaient arrachés d'autres habitations. «Certains assaillants avaient le visage masqué. Ils ont tout détruit dans la maison, y compris les équipements électroniques !», se rappelle le jeune Irakien. Une semaine plus tard, les corps mutilés des 36 hommes étaient retrouvés dans une rivière asséchée, à Badrah wa Jassam, près de la frontière iranienne. «A la morgue, on avait peine à les identifier. Ils portaient encore leurs menottes. Leurs dents et leurs yeux avaient été arrachés. Certaines parties du corps avaient été brûlées à l'acide», raconte-t-il.


Face à ces horreurs qui rappellent les pires années du régime de Saddam, Itham Kadhem, membre du Comité des oulémas sunnites, pointe du doigt le gouvernement à majorité chiite dirigé depuis avril par le premier ministre, Ibrahim al-Jaafari. «Il est incapable d'assurer la sécurité et de garantir un minimum d'électricité, mais il est capable de tuer des innocents !», s'insurge-t-il. Il affirme que les tueries sont perpétrées par les forces de sécurité, infiltrées par d'anciens membres de la brigade Badr, la milice dépendant du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak, une des principales formations chiites de retour d'un long exil en Iran.


Tarek al-Hashemi, le chef du Parti islamique irakien (sunnite), en est, lui aussi, convaincu. «Bayan Jaber, le ministre de l'Intérieur, sponsorise ces crimes !», dit-il. Sinon, «comment expliquer que de nombreux criminels se déplacent aussi impunément, à l'heure du couvre-feu» ? Au ministère de l'Intérieur, un secrétaire répond que son chef est trop occupé pour répondre aux questions des journalistes et des plaignants. «Je lui ai remis en main propre un dossier détaillé portant sur 25 cas récents de meurtres et de tortures, avec les preuves de l'implication de ses forces de l'ordre. J'attends toujours de ses nouvelles !», enrage Tarek al-Hashemi. Au cours de ces derniers mois, son parti a également relevé un nouveau phénomène : l'assassinat, séparément, de 55 anciens officiers de l'armée de l'air qui participèrent à la guerre Iran-Irak (1980-1988).


Des responsables dépassés

«Pour se venger de Saddam, les chiites s'attaquent aveuglément aux sunnites», grommelle le jeune Ammar. Pourtant opposé aux forces américaines d'occupation, il en est presque à regretter leurs méthodes «plus tendres» que celles des nouvelles forces de sécurité, majoritairement chiites. «Avec les Américains, on avait des chances de s'en sortir vivant ! Quand les chiites frappent à votre porte, vous savez que votre fin est proche», ironise-t-il.


Dépassé par les événements, Muvaffaq al-Rubaee, conseiller chargé de la sécurité nationale, vient de lancer une grande enquête sur cette violence croissante. D'après ses recherches, «les trois quarts des victimes d'assassinats pour raison confessionnelle sont des chiites». Cependant, la communauté sunnite ne représente qu'environ 20% de la population irakienne. Rubaee s'en remet au vieil ayatollah chiite Ali Sistani, qui est perçu comme un facteur de calme. «Nous devons tout faire pour le garder en vie. Il détient le remède contre la guerre civile», dit-il. A moins qu'il ne soit déjà trop tard. Dans certains quartiers mixtes de Bagdad à majorité sunnite, comme Ghazaliya, Dora ou Amariya, des dizaines de familles chiites ont déjà plié bagage à force d'être visées par des attaques. Quant aux victimes sunnites, qui ne disposent pas, à l'inverse des chiites, d'un marja (ou «modèle d'imitation»), certaines finissent par rejoindre les rangs des insurgés, en désespoir de cause. «Se battre, c'est le seul moyen de nous défendre». prévient Ammar al-Douleymi.