Articles > Irak > L'ex-cuisinier de Saddam reconverti dans la pizza

Le Figaro, 8 août 2005.

Erbil (Irak) : Delphine Minoui.

Réfugié au Kurdistan, monsieur P. regrette le temps passé auprès de l'ancien raïs.

Tous les soirs, depuis deux ans, c'est la même routine dans ce nouveau resto-minute d'Erbil, au nord de l'Irak. Derrière son comptoir, monsieur P., moustache fine, cheveux poivre et sel, croule sous les commandes de pizzas et de sandwiches au poulet-mayonaise. «Ça marche du tonnerre», glisse-t-il. Mais la «bouffe rapide», ce n'est pas vraiment sa tasse de thé. Quand il sert ses clients, ses pensées sont ailleurs, plus au sud. A Bagdad, exactement, où il avait l'habitude de ne nourrir qu'un seul homme : Saddam Hussein, le président déchu d'Irak, aujourd'hui prisonnier des forces américaines.


«Dès que je le vois à la télévision, en bonne santé, je me sens réconforté», confie discrètement le chef gastronomique, qui assuma la lourde tâche de diriger pendant seize ans, jusqu'à la guerre, les cuisines de l'ex-raïs. «Cet homme me touche», dit ce chrétien irakien de 40 ans, réfugié à Erbil depuis le 9 avril 2003, date de la chute de Bagdad. Il se rappelle en souriant les caprices culinaires de son ancien maître, qui raffolait de plats traditionnels irakiens qu'on ne trouve que dans certains villages bédouins.


A l'heure où le procès de Saddam, inculpé de crimes de guerre, s'annonce imminent, le récit de monsieur P. montre la force du lien psychologique qui continue à unir l'ancien raïs à certains Irakiens. «Aux élections de janvier, j'ai refusé d'aller aux urnes. Si Saddam avait été candidat, j'aurais voté pour lui les yeux fermés», murmure, nostalgique, monsieur P., en s'assurant que personne ne l'écoute.

Nourrir l'ancien dictateur de Bagdad n'était pourtant pas une tâche facile. «Il était gourmand mais il détestait la plupart des plats occidentaux», se rappelle-t-il. «Quand il nous arrivait de lui servir un mets occidental, comme un steak, on le rebaptisait systématiquement «saddamiste», pour qu'il ait plus de plaisir à l'avaler.»


Soumis à la diète par son médecin français, le président préférait le poulet au boeuf. Il aimait les concombres et les tomates, mangeait beaucoup de soupes et évitait les sucreries. Avec un faible pour ce fameux lait de chamelle, qu'il envoyait ses hommes chercher dans les petits villages bédouins, proches de Tikrit, son fief natal. «Il nous disait toujours : un plat sans sel, sans huile, et qu'il soit délicieux !», se souvient monsieur P.


«Parfois, il lui arrivait de nous réveiller à cinq heures du matin pour qu'on lui fasse griller un poisson qu'il venait de pêcher à l'aube», poursuit-il. En cuisine, Saddam disposait de deux équipes, dont l'une était dirigée par monsieur P. «Quand il était de bonne humeur, il venait cuisiner avec nous. Ça le détendait. Mais trois mois avant les opérations américaines, il a commencé à prendre ses distances. Il ne faisait plus confiance à personne. On ne le voyait presque plus.» Eternel méfiant, même à l'égard de ses hôtes, Saddam voyageait rarement sans ses cuisiniers, de peur d'être empoisonné. «Avec lui, j'ai visité beaucoup de pays arabes», se souvient monsieur P.


Dans le palais de Bagdad, le cuisinier était sous haute surveillance. «Un échantillon était prélevé de chaque plat puis envoyé dans un laboratoire d'analyse. Nous-même devions goûter, devant un responsable, tous les plats qu'on préparait.» En cas de tentative d'empoisonnement, la sentence était fatale. «En 1996, un de mes amis a cherché à l'empoisonner. Il a été immédiatement exécuté», se rappelle-t-il en frissonnant. «Personnellement, je n'y aurais jamais pensé. C'était trop risqué», poursuit-il.


D'ailleurs, il n'a pas oublié les «coups de gueule» de Saddam. «Son humeur dépendait souvent des nouvelles qui venaient des Etats-Unis. A chaque nouveau discours de Bush, on savait qu'il allait être de mauvais poil. Et quand il s'énervait, il fallait toujours qu'il passe sa colère sur son entourage«» Monsieur P. en fit les frais à deux reprises. «La première fois, j'ai été envoyé au cachot pendant quinze jours à la suite d'une interview qu'il avait accordée à une journaliste américaine dont il n'avait pas supporté les questions. La seconde fois, il m'a jeté en prison car j'avais garé ma voiture trop près du palais», dit-il.


Malgré l'humiliation endurée, monsieur P. reste un homme aveuglément fasciné par l'ancien raïs. «Comme président, c'était son rôle d'être dur. L'Etat irakien a besoin d'un homme fort à sa tête, sinon c'est la dérive. Mais au quotidien, Saddam était gentil avec nous», dit-il. Des rares souvenirs rapportés de Bagdad, il y a cette petite valise cachée dans sa chambre à coucher dont il est le seul à disposer du code secret. C'est là qu'il garde, comme un vieil amoureux, tous les cadeaux de Saddam, qui distribuait ses vêtements usagés à son entourage : une cravate Lanvin, des mocassins anglais, quelques médailles.

Cela fait maintenant plus de deux ans que monsieur P. vit planqué dans l'enclave paisible du Kurdistan irakien, avec sa femme et sa fille. Son petit restaurant est devenu le repère des jeunes couples branchés d'Erbil, qui viennent s'y bécoter au rythme des chansons de Chirine, la star de la pop libanaise. Mais de lui, ils ne savent pas grand-chose, sauf qu'il est chrétien et qu'il vient de la capitale. «Les Kurdes, torturés et massacrés sous Saddam, pourraient boycotter mon restaurant s'ils savaient que j'ai nourri leur ancien bourreau. Quant aux chiites, ils font la chasse à tous ceux qui ont servi Saddam. C'est pourquoi je n'ose pas retourner à Bagdad», dit-il.

Monsieur P. reconnaît qu'il s'en est pourtant bien tiré. Son meilleur ami, l'ancien tailleur de Saddam, a dû passer par les geôles américaines avant de le rejoindre le Nord. Pas un jour ne passe sans que les hommes n'évoquent, avec nostalgie, leur passé. «C'est pas parce que j'aime Saddam, se justifie monsieur P., mais c'est parce qu'il a été mon unique employeur. C'est une question de fidélité. Ce n'est pas dans la tradition irakienne de trahir son maître.»