Articles > Irak > L'Irak vote pour une Constitution à risque

Le Figaro, 15 octobre 2005.

Delphine Minoui.


A lire les affiches électorales dans les rues de Bagdad, l'Irak n'a jamais été aussi uni. «Un pays, une nation, une Constitution», lit-on sur l'une d'elles. En réalité, c'est une autre affaire. Loin d'apaiser les tensions entre chiites et sunnites, le projet de Constitution contient les graines de futures discordes. «Cette Constitution est un véritable fiasco !» s'exclame le politologue irakien Wamidh Nadhmi. Bricolé à la va-vite, sous la pression américaine, amendé jusqu'à la dernière minute, le texte a, cette semaine, subi un nouveau réglage pour tenter de gagner la confiance de la minorité sunnite. Traditionnelle détentrice du pouvoir, cette dernière craint que le principe du fédéralisme, ancré dans la nouvelle Constitution, ne conduise à l'éclatement de l'Irak, avec des Etats kurdes et chiites dans les régions pétrolières du Nord et du Sud et un désert sunnite au centre.


Sauver le projet américain


Le dernier amendement adopté laisse la porte ouverte à de nouveaux changements dans la Constitution, qui seraient alors soumis à référendum l'an prochain. Grâce à cette assurance, le Parti islamique irakien, principal groupe sunnite, s'est résigné à faire marche arrière dans sa campagne en faveur du non. Les autres mouvances sunnites n'ont pourtant pas suivi. «Cette nouvelle mesure ne fait que sauver le projet américain (...). Elle installe les bases de la division de l'Irak, avant même les élections», commentait Muthana Harith al-Dhari, le porte-parole du Comité des oulémas. Pas question non plus pour Salah Mutlak, politicien sunnite, de se résigner à voter oui. Selon la nouvelle clause, les futurs amendements ne passeront qu'à condition qu'ils ne soient pas rejetés par les deux tiers des électeurs inscrits dans trois provinces.
«Dans ces conditions, dit-il, ça veut dire que la Constitution ne changera pas d'un pouce dans les dix ans à venir», car les provinces chiites et kurdes s'opposeraient aux amendements sunnites.

Le projet de Constitution stipule que plusieurs provinces peuvent décider de s'unir pour former un gouvernement régional. Il garantit aux régions des responsabilités comme la gestion de la santé, de l'éducation, mais aussi l'organisation des forces de sécurité interne. «C'est la voie ouverte au contrôle des régions par les milices, plus loyales à l'égard de leur parti politique local que du gouvernement!» commente Wamidh Nadhmi, le politologue.
Les sunnites ne sont pas seuls à s'inquiéter. Les proches de Moqtada Sadr, le rebelle chiite de Koufa, défendent avec ferveur l'identité nationale arabe en opposition aux «Persans», terme péjoratif utilisé pour évoquer les autres chiites, de retour d'un exil en Iran. Quant à la minorité chrétienne, elle craint d'être encore plus marginalisée. «Je commence à recevoir des messages de chrétiens qui se disent sous pression au Kurdistan», remarque Baher Butti, membre de l'association assyro-chaldéenne.

Distribué in extremis

Les opposants à la Constitution dénoncent ses zones d'ombre, notamment sur les ressources pétrolières. Dans un article ambigu, il est stipulé que le gouvernement fédéral supervise la gestion des ressources «actuelles» en partenariat avec les régions. «Rien n'est précisé sur les «futures» ressources. De quoi générer des disputes», note Huda Hidaya Nuaimi, une chercheuse sunnite. La question épineuse du statut de Kirkouk, ville pétrolière et multi-ethnique, que les Kurdes rêvent d'annexer, a été repoussée à la fin 2007. «C'est très dangereux. Cela laisse le temps aux Kurdes de transformer la démographie de Kirkouk», s'inquiète Farouq Abdullah, un des chefs du Front turkmène.

Ces réticences ne devraient pas empêcher le oui de l'emporter, grâce au vote des Kurdes et de la majorité chiite. Rares sont pourtant les Irakiens qui ont eu le temps de décrypter le pavé de 52 pages, distribué in extremis cette semaine. Cet été, plusieurs versions contradictoires du texte avaient circulé dans la presse locale. «Les Irakiens ne savent malheureusement pas pour quelle constitution ils votent!» regrette Wamidh Nadhmi.