Articles > Irak > Moqtada al-Sadr fait son retour sur la scène politique irakienne

Le Figaro, 9 septembre 2005.

Bagdad : Delphine Minoui.

On l'avait presque oublié. Depuis les affrontements de l'été 2004, on ne l'entendait plus, on ne le voyait plus. Moqtada al-Sadr, l'imam rebelle au visage rond et aux paroles enflammées s'était transformé en une icône qu'on affiche en poster dans les rues de Sadr City, ex-Saddam City, l'immense banlieue chiite déshéritée de Bagdad. Un an plus tard, le jeune barbu au turban noir des descendants du prophète vient de faire sa rentrée, en misant sur un discours ultranationaliste qui fédère, autour de lui, chiites et sunnites. «En fait, il attendait son heure», commente Ismaël Zayer, le rédacteur en chef du quotidien irakien Sabah al-Jadid. «Il sait exactement ce qu'il fait», poursuit-il, en évoquant ses longues périodes de silence suivies d'apparitions spectaculaires.


Comme toujours, le retour sur la scène politique de Moqtada al-Sadr ressemble à un coup de théâtre, avec son et image garantis. Au son : des centaines de soldats du «Mahdi», son armée de jeunes volontaires, sortis récemment dans les rues pour affronter les milices chiites rivales d'Abdel Aziz Hakim, partisan d'un Etat fédéral que rejette Moqtada. A l'image : sa photo, portée à bout de bras, de Nadjaf, la cité chiite, à Tikrit, la ville sunnite où les nostalgiques de Saddam l'arborent à côté de celle de l'ancien raïs comme signe d'opposition à la nouvelle Constitution qui, disent-ils, menace l'unité de l'Irak. Et puis, vendredi dernier, apparition inattendue à la prière de Koufa : pour la première fois depuis un an, c'est Moqtada al-Sadr, en personne, qui est venu prononcer le prêche devant un parterre bondé.


«L'honorable résistance va continuer, quel que soit son prix», s'est-il mis à scander devant la foule en émoi. Un message incisif à l'attention des occupants américains qui, trop vite, l'ont cru assagi. «Il est tout à fait conscient que tous les yeux sont tournés vers lui et qu'il est capable de faire peur, y compris aux politiciens irakiens. Tout le monde se rappelle les combats de Nadjaf, qui ont fait perdre des mois entiers de travail au gouvernement transitoire», note Ismaël Zayer. Au printemps 2004, la décision américaine de fermer son journal avait déclenché une véritable flambée de violence, de Nadjaf aux faubourgs de Bagdad. Aujourd'hui, tout le monde sait que sa fibre religieuse, teintée de ferveur nationaliste lui permettrait, s'il le voulait, de rassembler des milliers de personnes dans les rues.


Jeune, inexpérimenté, Moqtada al-Sadr s'est vite imposé comme un acteur incontournable du nouvel Irak, à la chute de Saddam Hussein. Il ne possède ni le rang d'ayatollah, ni celui de modjtahed, qui permet d'interpréter les textes sacrés. Mais aujourd'hui, ses partisans se réfèrent à lui comme leur unique «marja», «source d'imitation», selon la tradition chiite. Son simple statut de taleb (étudiant en théologie) ne lui permet logiquement pas de diriger la prière du vendredi. C'est pourtant de cette tribune prestigieuse qu'il annonça, il y a deux ans, la création de son Armée du Mahdi, pléthore de jeunes volontaires prêts à prendre les armes dès que le signal leur sera donné.


Sa légitimité, il la tient d'abord de la dynastie de dignitaires chiites dont il descend : son oncle, Mohammad Baqer al-Sadr, et son père, l'ayatollah Mohammad Sadegh al-Sadr, assassinés à l'époque de Saddam. Son discours est à la fois religieux et politique. Il est le leader de la «Hawza agissante», à l'opposé de la «Hawza silencieuse», surnom donné au clergé chiite de Nadjaf, qui suit les avis du très quiétiste ayatollah Ali al-Sistani.


Dès le départ, il s'est imposé comme le porte-parole d'un chiisme authentiquement irakien, en opposition aux dirigeants du CSRII (Conseil suprême de la révolution islamique en Irak). «Pour nous, c'est un héros. Il n'a jamais quitté l'Irak. Il a résisté contre Saddam. Où étaient les autres quand sa famille se faisait tuer ?» remarque Abdel Hussein Abud Fahed, 50 ans. Pour cet habitant de Sadr City, Moqtada représente aussi la cause des laissés-pour-compte. «Il est le seul à interpeller le gouvernement sur les problèmes de chômage, d'électricité et de pénurie d'essence», poursuit-il.


Au moment où certains religieux chiites comme Jalaleddin Saghir – membre du CSRII – ne ménagent pas leurs mots envers les sunnites, Moqtada a adopté la cause antiaméricaine de ces derniers. «On se sent plus proches des sunnites que de certains chiites. Pendant le siège de Faludja, on leur a fourni des armes et des vivres. Pour nous, ce sont des frères», précise Adel Alaoui Hassan, jeune combattant de l'Armée du Mahdi. «Certains tentent de provoquer une guerre civile en opposant sunnites et chiites. Mais je vais vous dire quelque chose : je me sens d'abord irakien, et ensuite chiite. Comme Moqtada !», dit-il.


En retour, les sunnites lui vouent un respect sans limite. «C'est un vrai arabe, qui se préoccupe de l'unité nationale. Nous l'admirons», confie Itham Kazem Rawi, membre du Comité des oulémas. Fermement remontés contre la Constitution, qui sera soumise à un référendum populaire le 15 octobre prochain, les principaux partis politiques sunnites ont commencé à militer en faveur du non. Ils ont ouvertement invité Moqtada à les rejoindre.

Mais pour l'heure, le jeune imam de Koufa n'a pas encore arrêté sa position officielle. Depuis l'appel lancé à ses partisans pour qu'ils s'inscrivent sur les listes électorales, il entretient un silence mystérieux sur le choix qu'il préconise.

«Moqtada joue un jeu politique», analyse le sociologue Munqith Daghir. «Concrètement, il attend de voir qui, des chiites ou des sunnites, lui fera la meilleure proposition.» Le poids du vote de ses partisans pourrait faire basculer la balance d'un côté ou de l'autre.

Selon la loi transitoire, si dans trois provinces, deux tiers des électeurs s'opposent à la Constitution, alors elle sera rejetée. «Il est vrai que Moqtada a tendance à irriter les dignitaires chiites de Nadjaf. Mais il est probable qu'ils fassent tout pour le convaincre de se joindre à eux. Le laisser partir avec les sunnites, c'est dire adieu à la Constitution», dit-il.