Le Figaro, 12 juin 2004.
Nadjaf : Delphine Minoui.
Les pieds enfoncés dans le sable chaud, deux gamins vêtus de noir achèvent de creuser le deux centième trou, qui va accueillir la nouvelle dépouille. «Il n'y a qu'un seul Dieu, et c'est Allah», entonnent en choeur des hommes dans leur traditionnelle dichdacha blanche, en faisant leurs derniers adieux à ce jeune milicien de 17 ans, mort sous les balles des Américains. Au nouveau «cimetière des martyrs de l'armée du Mehdi» de Nadjaf, c'est le va-et-vient permanent. Les petits linceuls blancs débarquent du centre-ville, mais aussi de Kerbala, cité voisine, et de Sadr City, après deux mois d'intenses combats entre miliciens de Moqtada al-Sadr, le clerc rebelle de Kufa, et soldats américains.
La trêve, qui a été prononcée en fin de semaine dernière, a redonné un semblant de calme à la ville sainte, où circulent à nouveau des patrouilles de police. «Mais si les Américains ont le malheur de s'approcher de nos lieux saints, on est prêt à réagir à nouveau. Car pour nous, la mort n'a pas de prix», gronde Ali Ahmad, jeune recrue de 18 ans, bandeau noir autour du front et kalachnikov à l'épaule. Juste à côté, au grand cimetière de la vallée de la Paix, c'est un véritable spectacle de désolation qu'est venu contempler Abbas Hassan, un chauffeur de taxi de Bagdad. La belle arcade en mosaïque bleue qui recouvrait le tombeau de ses parents est complètement perforée. Le vieux cimetière chiite de Nadjaf a été l'un des principaux théâtres des combats.
«Il nous faudra au moins six mois pour le recons truire», gémit Jaber Sabar Awad, un des gardiens des lieux, en montrant du doigt les collines de gravats provoquées par les combats. Barbe poivre et sel et pantalon bouffant, Jaber est ivre de rage. «Ils auraient pu choisir un autre endroit pour se battre. Ce cimetière est un des lieux les plus sacrés du Moyen-Orient. On y vient d'Iran, d'Arabie saoudite ou de Syrie pour y enterrer les morts», dit-il. Pour lui, «l'opposition aux forces américaines ne doit pas justifier la lutte armée».
Un petit attroupement vient soudain de se former autour de Jaber. L'ambiance est tendue. Il y a ceux qui, comme lui, en veulent au manque de maturité des jeunes soldats de l'armée du Mehdi, «trop provocateurs et inexpérimentés», jugés responsables du carnage de la ville sainte. Et puis, il y a les autres, plus nerveux, qui répètent en boucle que, face aux Américains, il n'y a que deux options : «La victoire ou le martyr.» Au loin, les sirènes des ambulances du Croissant-Rouge crépitent à travers la ville. Elles appellent les habitants à faire gracieusement don de leur sang aux nombreux blessés, soignés à l'hôpital principal. Côté morts, on parle de plusieurs centaines de victimes.
Sur l'avenue principale, qui mène au mausolée au dôme doré de l'imam Ali, la plupart des petites boutiques ont enfin retiré leur rideau de fer. «Depuis la chute de Bagdad, Nadjaf vivait des beaux jours, grâce à la reprise du tourisme religieux. Mais les récents combats ont fait fuir tous les pèlerins. On espère qu'ils vont revenir», souligne Ali Nasser, un épicier. Quant aux nombreux hôteliers, ils commencent peu à peu à démolir les murs de brique, qu'ils avaient construits à la va-vite pour se protéger d'une infiltration des combattants dans leurs locaux. «Je mise sur les vacances d'été pour récupérer ma clientèle», commente Salam Katibi, le directeur d'un restaurant local.
Si le calme est de retour, Moqtada al-Sadr n'a pourtant pas dit son dernier mot. Ses hommes l'ont encore prouvé hier, en empêchant la tenue du prêche du vendredi, en attaquant le frère de l'imam de la prière du vendredi, un religieux réputé modéré. Certains voient pourtant dans la récente rencontre de Moqtada avec l'ayatollah Sistani, le grand marja d'Irak, un signe d'assouplissement.
Recrutés dans les villes de provinces et les faubourgs de Sadr City, les jeunes miliciens ne sont néanmoins pas décidés à lâcher si facilement leurs lance-roquettes. La preuve : l'armée du Mehdi a refusé de participer au programme de démantèlement et de réintégration des milices, annoncé cette semaine par le nouveau premier ministre Iyad Allaoui.
Dans l'enceinte du grand mausolée – dont les murs sont encore recouverts de banderoles anti-américaines –, les porte-parole de Moqtada al-Sadr continuent à jouer aux petits chefs. Assis sous un gros ventilateur, l'un d'entre eux, Hussam al-Hosseini, turban noir et lunettes fumées, se dit victorieux. «Les combattants courageux de Faludja ont dû se plier à l'intrusion américaine après trois semaines de lutte. Mais après plus de six semaines d'âpres combats, les soldats américains ne sont pas parvenus à pénétrer dans Nadjaf», lâche fièrement le jeune clerc de 33 ans, tout en jouant avec les touches de son téléphone portable.
Les jeunes miliciens continuent à arpenter discrètement les rues de Nadjaf. «Je suis prêt à mourir pour retrouver mes amis au cimetière de l'armée du Mehdi», lance fièrement Amir Hassan al-Heili, l'un d'entre eux. «Les Américains ne peuvent pas comprendre, ajoute-t-il, le jour de mes obsèques, ma mère sera fière de venir distribuer des chocolats.»