La Vie, 23 décembre 2004.
Bagdad : Delphine Minoui.
Menacée, attaquée à plusieurs reprises, la petite communauté chrétienne d’Irak est inquiète. Les optimistes se font de plus en plus rares, mais ils existent. A la tête d’une école publique, majoritairement musulmane, Sœur Beninia incarne l’espoir d’un maintien des bons rapports entre les différentes communautés religieuses. Malgré les menaces qui pèsent sur son école, les effectifs augmentent, au lieu de baisser.
L'heure de la récréation vient de sonner. Dressée sur le perron qui mène à la cour, une petite dame en robe blanche brandit son haut-parleur pour tenter de mettre de l’ordre au milieu d’une pagaille de bambins. Sœur Beninia Hermes Shoukwana dirige l’école Hebtikar, située derrière la rue Palestine, à Bagdad, depuis plus de trente ans. Aujourd’hui, elle est l’une des cinq dernières Religieuses d’Irak à tenir les rênes d’une école publique irakienne, dont la plupart des élèves sont de confession musulmane. Un véritable challenge dans un pays où les islamistes cherchent à imposer leur loi.
« A chaque rentrée scolaire, raconte-t-elle, j’ai droit aux mêmes questions amusantes de la part des nouveaux venus : Madame la directrice, me demande-t-on, pourquoi ne t’habilles-tu pas comme maman, pourquoi portes-tu toujours la même robe blanche ? ». Mais pour la première fois cette année, les remarques des parents et des élèves ont été plus cinglantes. « On a commencé à m’accuser de vouloir convertir les petits musulmans au christianisme. Des tracts ont même circulé dans le quartier, demandant aux parents d’enlever leurs enfants de mon école », remarque-t-elle.
Dans le hall de l’école trône un splendide arbre de Noël, dont les ampoules scintillent par intermittence, à cause des nombreuses coupures de courant. Comme à chaque mois de décembre, les enfants ont colorié des cartes et préparé des chansons. Mais à 64 ans, Sœur Beninia ne cache pas son inquiétude. Deux semaines avant les fêtes de fin d’année, deux églises de Mossoul, au Nord de l’Irak, ont été violemment plastiquées par des hommes armés. C’est la troisième fois que la petite communauté chrétienne était visée. En octobre dernier, cinq attaques en série, coïncidant avec le début du jeûne du mois musulman du Ramadan, avaient frappé des églises de Bagdad. En août, des attentats attribués à l’islamiste jordanien Al-Zarqaoui blessèrent cinquante personnes et causèrent la mort d’une dizaine d’autres. Parmi les victimes se trouvaient un jeune couple que connaissait bien Sœur Beninia. « Ils avaient la vingtaine. Ils étaient venus prier à l’église Saint-Paul, et ils devaient se marier quatre jours plus tard. L’église est un lieu de paix. Pourquoi tuer des innocents ? », s’insurge-t-elle. « Pendant des années, chrétiens et musulmans ont vécu comme des frères et sœurs en Irak. Aujourd’hui, les islamistes cherchent à nous séparer », se désole la Religieuse.
D’après un article publié fin octobre dans le quotidien irakien Azzaman, 7 % des quelques 800 000 Chrétiens d’Irak ont pris la route de l’exode depuis la chute du régime de Saddam. La plupart d’entre eux ont élu domicile en Syrie. Le journal fait référence à la multiplication des actes de violence à l’égard des membres de la petite communauté, comme la destruction de débits d’alcool, dont les Chrétiens ont le quasi monopole, ou encore la distribution de prospectus appelant les musulmans à ne pas acheter de propriétés appartenant à la minorité chrétienne. Sans compter ces inquiétants tracts distribués à Mossoul, pendant le mois du Ramadan, imposant le port du voile aux femmes non-musulmanes.
« Seize de mes élèves ont récemment quitté l’Irak. La plupart d’entre eux faisait partie de la minorité chrétienne », soupire Sœur Beninia. « Chaque jour, dit-elle, je vois défiler des parents désespérés dans mon bureau ». Mais pour elle, l’exil n’est pas la solution. « J’essaye de leur expliquer que, où qu’ils aillent, ils ne seront toujours que des émigrés. L’Irak est notre maison, c’est notre devoir d’essayer de mettre de l’ordre dans notre propre maison », dit-elle.
Les Chrétiens d’Irak descendent des Assyriens, qui habitent la Mésopotamie depuis six mille sept cents ans. Malgré la conquête des Arabes Musulmans, et leur intégration dans l’Empire Ottoman, ils ont gardé leur culture et leur langue. Sous la dictature de Saddam Hussein, ils ont été épargnés par les persécutions imposés à certains groupes, comme les chiites et les kurdes. Le raïs les laissa prospérer dans le milieu des affaires, et parfois même dans la fonction publique (Tarek Aziz, ex-vice premier Ministre, était lui même chrétien). Aujourd’hui, c’est une nouvelle page qui se tourne, celle de la montée des extrêmes. Et pour Sœur Beninia, « les Américains en sont les principaux responsables ». D’après elle, « au lieu de nous apporter la liberté, ils n’ont fait que provoquer les fanatiques ». Un avis partagé par le père Gabriel Chamani, à la tête de l’Eglise Saint-Georges : « Il est vrai que les Américains sont chrétiens et que nous sommes chrétiens. Mais les terroristes ne devraient pas nous associer à eux. Tous les Chrétiens d’Irak souhaitent le départ des Américains au plus vite », dit-il.
Malgré les pressions, la Religieuse refuse de voir le mal partout. Tous les matins, elle quitte à 7h30 le couvent de l’immaculée conception, au cœur du quartier Al Mansour, pour se rendre à l’école Hebtikar dans un petit mini-bus Hyundai, sans escorte ni garde du corps. Si les cours se terminent désormais plus tôt qu’avant, pour des raisons de sécurité, il lui arrive de rester la dernière, parfois jusqu’à la tombée de la nuit, en attendant que les parents retardataires viennent chercher leurs enfants. Pas question, dit-elle, de laisser les bambins à la merci des kidnappeurs, qui rodent dans les environs. Les épreuves difficiles, ça la connaît. Et elle a appris à les surmonter. « Sous Saddam Hussein, on a voulu me forcer à rejoindre le parti baas, mais j’ai toujours refusé », confie-t-elle. « Après la chute du régime de Saddam, j’ai passé tout l’été dans l’école, pour la protéger des pilleurs. Je n’étais pas armée, j’étais donc vulnérable, mais j’ai tenu tête aux voleurs », raconte-t-elle. Son souvenir le plus éprouvant remonte à la guerre Iran-Irak (1980-88). « A cause de la pénurie de pétrole, je venais à pied à l’école. Chaque jour, j’en avais pour trois heures de marche », dit-elle.
Née en 1940, dans un petit village situé au Nord de Mossoul, Sœur Beninia a rejoint le couvent des Sœurs Chaldéennes à l’âge de 11 ans, tout en poursuivant ses études. De Dohok, au Kurdistan irakien, à Bassora, dans le Sud chiite, elle se met ensuite à diriger différents établissements scolaires, avant de s’expatrier pendant six ans au Koweït, puis à Dubaï, où elle crée une école. De retour en Irak, en 1971, elle est propulsée à la tête de l’école Saint-John, appartenant au couvent de l’Immaculée Conception. Quand, trois ans plus tard, le gouvernement nationalise les établissements religieux, l’école est rebaptisée Hebtikar, mais Sœur Beninia conserve ses fonctions. Impossible de remplacer cette femme de poigne : sa rigueur n’a pas d’égal.
Aujourd’hui, sa réputation n’est plus à faire. A tel point qu’au lieu de baisser, sous le coup des mauvaises rumeurs, les effectifs de son école explosent. Ils s’élèvent à 3000, contre 2000 il y a deux ans. Dans certaines classes, on compte désormais plus de 60 élèves. Un second bâtiment est aujourd’hui en cours de construction pour accueillir les livres de l’ancienne bibliothèque, qui a du fermer pour accueillir de nouveaux enfants. «Bien sûr que j’ai peur que les fanatiques prennent cette école pour cible, mais pour rien au monde, je ne retirerai mes trois filles de cet établissement dont la discipline est unique », confie Khaled Hamed Rachid, père d’une famille chiite. Sœur Beninia s’est ainsi fixé comme point d’honneur de maintenir au 8 janvier la date des examens d’hiver, en dépit des mauvaises conditions de sécurité. « Chaque jour, je prie Dieu pour qu’il ramène le calme. Mais je refuse de céder à la pression. Il faut que la vie continue », dit-elle.
A l’école Hebtikar, quatre heures hebdomadaires de religion sont dispensées aux élèves : les petits musulmans ont droit à une initiation à l’islam, tandis que les quelques chrétiens suivent des cours de catéchisme. En période de jeûne du Ramadan, ces derniers sont autorisés à apporter leurs sandwiches qu’ils grignotent à l’heure de la récréation. Et dans les couloirs de l’école, les filles de confessions différentes se mélangent gaiement, qu’elles portent, ou non, le foulard.
« Sœur Beninia nous enseigne la tolérance et le respect entre les religions. Moi-même, je m’intéresse aux traditions des Chrétiens. Avant de tomber enceinte de mon second enfant, qui a deux ans, je suis allée brûler un cierge à l’Eglise de la vierge Marie, dans le quartier Karada », raconte Afrah Mohammad, mère musulmane, la tête recouverte de son voile islamique, en attendant sa fille de six ans à la sortie de l’école.
Il y a quelques jours, Sœur Beninia a même reçu la visite du comité de préparation des élections, prévues fin janvier, lui demandant de prêter son établissement pour le scrutin. « Je leur ai proposé mon bureau. C’est la seule pièce disponible qui reste dans l’école », dit-elle, en ajoutant : «Ces élections sont importantes. Si cela peut soutenir le processus démocratique, alors je suis prête à aider ».
- FIN -