Articles > Irak > Survivre en «zone rouge» ou l'enfer du quotidien à Bagdad

Le Figaro, 24 septembre 2005.

Bagdad : Delphine Minoui.

Loin du périmètre protégé de la «green zone», où siège l'ambassade américaine, la vie à Bagdad est un combat de tous les instants.

Une fois de plus, les enfants sont descendus dans la rue pour jouer à la guerre. «Je suis très inquiète», gémit Maha Ahmad. Cette mère de famille irakienne a pourtant tout essayé pour en dissuader ses deux fils de seize et dix ans : l'interdiction de regarder des films violents à la télévision, les longs exposés sur les conséquences néfastes de l'invasion américaine, la suspension de l'argent de poche pour acheter des armes en plastique. Mais dans la chambre du plus jeune, les trois sacs remplis de chars et d'avions continuent à joncher le sol. Et quand l'aîné entre dans la salle de bains, c'est à coups de pied contre la porte, à la manière des unités de combat américaines en plein raid. «Rien à faire, dit-elle. Ils vivent avec la guerre, ils dorment avec la guerre, et ils jouent à la guerre.»


La guerre en Irak : d'après Georges W. Bush, elle s'est officiellement arrêtée le 1er mai 2003, date de l'allocution prononcée depuis le porte-avions Abraham Lincoln pour annoncer la fin des combats. Mais, depuis deux ans et demi, ceux-ci n'ont fait que se multiplier. «Le plus dur, c'est qu'il n'existe pas de ligne de front, comme dans un vrai conflit. Pendant la guerre Iran-Irak, l'ennemi était en face de nous. Aujourd'hui, vous ne savez pas qui est votre ennemi», soupire Sliwa al-Daoudi, ancien officier de l'armée irakienne.

L'Irak de l'après-Saddam est un véritable chantier où tout le monde se livre bataille : soldats américains contre insurgés, religieux contre laïcs, sunnites contre chiites. Parfois même, les rivalités sont intracommunautaires. «Personne n'est épargné, poursuit Sliwa al-Daoudi. Quand vous êtes chez vous, une bombe peut vous tomber sur la tête. Quand vous êtes dans la rue, vous n'êtes à l'abri ni des voitures piégées ni des tirs perdus des soldats américains.»


Dans cette guerre aux contours incertains, les enfants sont les plus touchés. «Les Irakiens sont au bord de la crise de nerfs. On assiste à une augmentation des cas de dépression chez les femmes. Les enfants, eux, font des cauchemars. Leurs dessins illustrent la guerre. De nouveaux mots, comme «mofakhafa» (explosif) font désormais partie de leur jargon quotidien», constate le psychiatre Bahar Butti.


«Malheureusement, dit-il, on manque cruellement de médicaments et de structures de soutien adaptées à ce genre de problèmes.» Car des problèmes, il y en a tellement d'autres à traiter en priorité. Comme ces flopées de grands brûlés qui envahissent les centres médicaux à chaque nouvel attentat. A cette violence croissante s'ajoutent des services publics incapables de fournir plus de deux heures d'électricité par jour. Quant à l'eau, il lui arrive d'être coupée pendant plus d'une semaine dans certains quartiers. Le tout sous une chaleur qui a avoisiné les 50° C tout l'été. Dans ces conditions, le générateur est devenu l'outil indispensable pour faire marcher les ventilateurs. Mais encore faut-il avoir le courage de faire la queue pendant des heures devant les stations d'essence pour remplir son Jerrican.


Hussein Kayra Bick, lui, n'a pas le choix. Dès que le courant s'éteint, ce dentiste de Bagdad se précipite sur le toit de son cabinet pour faire démarrer un de ses quatre générateurs qu'il alimente régulièrement. «On est obligés de s'adapter !», lance-t-il avant de s'attaquer à la carie dentaire d'une de ses patientes. «Regardez, poursuit-il, toutes ses dents sont au même niveau, comme limées ! Parce qu'ils sont angoissés, beaucoup d'Irakiens grincent des dents la nuit et se bousillent la dentition.»

Dans la salle d'attente, la porte claque. «Tiens, c'est mon rendez-vous de 4 heures. Il arrive à 6 heures !», marmonne le dentiste. Derrière la porte, on entend le patient retardataire s'excuser auprès de la secrétaire. Il a dû jongler à travers les check points de la police et les embouteillages, provoqués d'abord par la fermeture d'un pont, par crainte d'un attentat, puis par le passage d'un convoi de blindés américains. «George Bush pensait venir nous libérer. En fait, il nous a ouvert la porte de l'enfer», râle Hussein Kayra Bick.


Autant dire qu'avec ces galères à gérer au quotidien, le feuilleton constitutionnel de l'été n'a guère enthousiasmé la population irakienne. Dans les rues de la capitale, de grandes affiches publicitaires vantent l'unité du pays autour de la nouvelle Loi fondamentale et appellent les Irakiens à participer au référendum du 15 octobre. Mais le texte bricolé après d'âpres discussions entre, d'un côté, les deux blocs majoritaires chiite et kurde et, de l'autre, la minorité sunnite, risque davantage de diviser que d'unifier les différentes communautés. «Cette Constitution va nous mener vers la guerre civile», s'inquiète Wamidh Nadhmi, professeur de sciences politiques.

Dans ce chaos généralisé, il faut également compter avec la guérilla qui s'acharne à faire avorter tout processus de création d'un Etat. Il y a deux ans, son objectif se limitait à l'isolement des soldats américains. Mais aujourd'hui, lorsqu'elle s'attaque à la fois aux forces de police, aux membres du gouvernement, aux diplomates étrangers et aux infrastructures pétrolières, elle bloque délibérément le retour à un semblant d'ordre.


Résultat : à chaque nouvelle explosion, les murs de béton qui protègent les décideurs de l'Irak s'élèvent de plus en plus. La fameuse zone verte – ou «green zone» – périmètre ultraprotégé où siège l'ambassade américaine, est désormais devenu le quartier général des leaders irakiens, qui y travaillent et y habitent. Mais dans cette véritable «ville dans la ville», c'est l'isolement le plus total, loin des réalités du quotidien.

De l'autre côté, les 5 à 6 millions d'Irakiens qui habitent la «zone rouge» – surnom donné au «vrai Bagdad», celui des embouteillages et des attentats sanglants – continuent à vivre la peur au ventre. «Le matin, quand j'embrasse mes enfants avant qu'ils partent à l'école, je me demande si je vais les revoir», confie Maha Ahmad. Et comme la plupart des Irakiens, elle a carrément tiré une croix sur les loisirs.


Derrière l'université de Bagdad, pourtant, se cache un petit jardin secret, celui des amoureux et des familles nombreuses. Le lac Jaderiya est l'un de ces rares endroits où, le week-end, les Irakiens se retrouvent pour pique-niquer et fumer la chicha au rythme des derniers tubes de musique pop arabe. «J'avais l'habitude de sortir jusqu'à deux heures du matin. Maintenant, je rentre à la maison avant 21 heures. Ce lac reste le seul endroit que nos parents nous autorisent à fréquenter», confie Laith, informaticien de 26 ans, main dans la main avec Wassan, sa jeune fiancée en chemise rose. Ici, les rires ne sont pas nerveux, mais réellement joyeux, et le bruit des explosions provient non pas des bombes, mais des feux d'artifice qu'activent des gamins au bord de l'eau. Mais dans les allées bondées de jeunes, le va et vient de gardes civils armés jusqu'aux dents rappelle vite la dure réalité de la situation.

Pendant ce temps, les enfants continuent à descendre dans la rue pour jouer à la guerre. Une fois de plus, Hamza, dix ans, a calé sa kalachnikov en plastique à sa bandoulière. «Avec les copains, on joue aux résistants irakiens, et on s'amuse à tuer les Américains», claironne le petit Bagdadi. «Avant, j'allais faire du vélo et manger des glaces pendant mon temps libre. Aujourd'hui, mes parents ne me laissent pas quitter le quartier. Et comme il n'y a rien d'autre à faire, on se retrouve entre amis et on simule des combats. La guerre, c'est mon loisir préféré !», dit-il.