Le Temps, 1 septembre 2005.
Delphine Minoui, envoyée spéciale à Bagdad.
Après huit heures de marche à pied et de coups de soleil à brûler la peau, Mohammad Laebi, 28 ans, venait d'entamer la dernière étape de son pèlerinage: la traversée du pont Al-Aïmah, qui sépare le quartier sunnite d'Adhamiya de celui chiite de Kazemia, qui héberge le mausolée de l'imam Kazem. «Tout d'un coup, j'ai entendu un type hurler en disant que des kamikazes s'étaient infiltrés dans la foule», confie le jeune ouvrier de Kout, ville chiite du Sud de l'Irak.
Des quinze minutes chaotiques qui ont suivi ce cri de désespoir, il s'en souvient comme d'un puzzle en désordre. «Il y avait des gens qui invoquaient le ciel, des femmes qui se frappaient la poitrine, des hommes qui poussaient dans tous les sens», raconte-t-il. Ce n'est qu'après avoir réussi à rejoindre, «par miracle», dit-il, la rive du Tigre, que Mohammad Laebi prit connaissance de l'ampleur de la catastrophe: dans un élan de panique générale, des centaines de pèlerins venaient de se jeter dans la rivière pour y périr, noyés. D'autres, piétinés par la foule en délire, sont décédés, avant même de sauter.
En fin de journée, les autorités irakiennes faisaient état de 800 à 1000 morts, et de plusieurs centaines de blessés. C'est, de loin, la journée la plus sanglante en Irak, depuis l'entrée des troupes étrangères dans le pays, en mars 2003. Plus tôt, dans la matinée, trois tirs de mortiers près du mausolée de l'imam Kazem, où se pressaient les pèlerins, avaient déjà provoqué des scènes de panique. Huit personnes auraient péri dans ces attaques séparées. Les victimes de la noyade ont, elles, été transportées dans cinq grands hôpitaux de la capitale.
L'imam Kazem est vénéré comme un saint par les chiites d'Irak. Après celui de l'imam Ali, à Najaf, et celui de l'imam Hossein, à Karbalah, son somptueux mausolée, décoré de mosaïques, est le plus visité du pays. Ironie de l'histoire: la légende raconte que ce même imam Kazem, originaire de Bassorah, et dont les chiites célébraient hier le deuil, finit ses jours dans la rivière de Bagdad, après avoir été torturé et traîné jusqu'à la capitale par le calife sunnite. Pour les chiites, traverser cette rivière relève d'un devoir religieux.
La procession de centaines de milliers de pèlerins, venus des quatre coins d'Irak, avait démarré la veille dans le plus grand calme, mais sous haute surveillance. Un énorme dispositif de sécurité avait été mis en place le long des routes qui mènent à la capitale. A l'angle de chaque grande artère où pique-niquaient les familles venues de province, des voitures de police veillaient au grain. A l'entrée d'Adhamiya, quartier à dominante sunnite, passage indispensable pour rejoindre à pied le mausolée de l'imam Kazem, des fils de fer barbelés avaient été dressés pour filtrer d'éventuelles voitures kamikazes. Selon la tradition, les Bagdadis s'étaient mis à distribuer, sous une chaleur écrasante, des sucreries, des jus de fruits et de l'eau aux pèlerins fatigués.
Sous Saddam Hussein, le quartier de Kazemia, en bordure du Tigre, était surveillé de très près par les Moukhabarat, les services secrets du raïs. Strictement interdite par l'ancien dictateur, la célébration des fêtes religieuses est aujourd'hui redevenue un rituel incontournable pour l'importante communauté chiite, qui représente environ 60% de la population. Proscrits pendant des années, de gigantesques portraits de l'imam Ali ont fleuri, après la chute de l'ancien régime, sur les façades des maisons et les devantures des boutiques. Son icône est partout: sur les tee-shirts vendus à la criée, sur les porte-clés, sur les horloges de certaines épiceries. Elle fait concurrence à celles des nouvelles figures politiques chiites: l'ayatollah Sistani, le grand marja d'Irak, Abdol Aziz Hakim, leader du Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak, ou encore Moqtada al-Sadr, le jeune imam rebelle.
Sous la menace des insurgés, majoritairement sunnites, ce réveil identitaire demeure fragile. Il y a deux ans, exactement, l'attentat de Najaf, la ville sainte, avait causé la mort du grand ayatollah Hakim, et de près de cent pèlerins. Il marqua le début d'une spirale de violence infernale, incluant des attaques visant délibérément la communauté chiite. Aujourd'hui, les politiciens chiites, qui sont majoritaires au sein du gouvernement transitoire, n'hésitent pas à évoquer les prémices d'une guerre civile, dans laquelle ils se disent visés pour leur affiliation religieuse. A l'inverse, les partis sunnites accusent haut et fort certains chiites d'agir à la solde du voisin iranien et de faire arrêter et torturer certains des leurs. «Ce qui s'est passé n'a rien à voir avec des motifs confessionnels», s'est néanmoins empressé de relativiser Saadoun Douleimi, le ministre de la Défense.
La rapidité avec laquelle les pèlerins se sont précipités, juste après l'alerte, dans la rivière symbolise l'état de psychose dans lequel les Irakiens vivent au quotidien. D'après Saadoun Douleimi, l'ampleur des dégâts s'explique par l'installation, à chaque extrémité du pont, de murs en béton, pour éviter qu'une voiture piégée ne s'infiltre dans la foule. Ce sont, en effet, ces mêmes murs en béton qui ont empêché les pèlerins de s'éparpiller rapidement. Parmi les centaines de corps inertes repêchés au fond du Tigre, de nombreuses femmes, étouffées sous leur épaisse abbaiya noire, et beaucoup d'enfants, incapables de nager. «J'ai tellement vu de morts que j'ai l'impression d'être mort moi-même», souffle le colonel Hassan Jabouri, venu prêter main-forte à la police et à ses collègues de la garde nationale.
En fin de journée, des pèlerins désespérés continuaient à chercher des parents et des amis disparus. «J'ai perdu six de mes proches», raconte Mohammad Laebi. «Sont-ils à l'hôpital? Sont-ils dans la rivière? Personne n'est capable de me répondre», gémit le jeune ouvrier du sud. «Je savais que, dans les conditions actuelles, ce pèlerinage était dangereux, reconnaît-il. Mais pour nous, les chiites, perdre la vie sur la route sainte est considérée comme une mort sacrée.»