Le Figaro, 26 août 2005.
Bagdad : Delphine Minoui.
Alors que les tensions ethniques sont exacerbées par la rédaction de la Constitution, la télévision irakienne se lance dans un nouveau défi : divertir les Irakiens. Dernier programme en date : «Iraq Star», une version locale de «Star Academy». Mais dans un Irak miné par la violence et la montée de l'islamisme, les participants au concours n'ont qu'un rêve : quitter leur pays.
«Moteur ! Ça tourne !» Dressé comme un pic sur la scène en carton-pâte, entourée d'un décor aux couleurs acidulées, Mohammad Ahmad Yunis est pétrifié de peur. Il prend sa respiration, fait glisser ses mains moites sur son pantalon en cuir noir. Puis, face à la caméra, se lance dans quelques vocalises, avant d'interpréter une chanson de Fairouz, la grande star libanaise. Sa voix est cristalline. Il a le trac. Mais il sait qu'il n'a pas le droit à l'erreur. Cette chanson, c'est sa seule chance de décrocher un aller simple pour Beyrouth. «Il n'y a pas de place pour les artistes comme moi, en Irak. Je rêve de partir, à tout prix», confie-t-il.
Avec quelque 500 autres candidats, Mohammad, 26 ans, cheveux gominés et lentilles de couleur bleue, s'est inscrit, il y a trois mois, à «Iraq Star», la toute nouvelle version irakienne de... «Star Academy» ! En cet après-midi d'août, il a traversé les barrages des insurgés, à la sortie de Mossoul, sa ville d'origine, pour venir tenter sa chance à la deuxième étape de la compétition. Les trois vainqueurs, qui seront choisis à Noël, décrocheront un voyage au Liban et la signature d'un album. Le projet est signé al-Sumariya, une chaîne satellitaire pilotée depuis Beyrouth, financée par de gros investisseurs irakiens. Chaque soir, elle diffuse, en faux direct, les prestations des candidats. «Avec Iraq Star, on veut montrer le vrai visage de l'Irak, sa culture, ses jeunes artistes. L'Irak, ce n'est pas seulement les images d'attentats et d'enlèvements que diffusent les chaînes internationales», s'enthousiasme Haqi Ismaïl al-Shawqi, un des producteurs.
Mais pour la plupart des jeunes participants, la clef du concours, c'est avant tout le visa pour l'Ailleurs, la porte de sortie d'Irak. «Je suis venu pour gagner, car je n'ai plus rien à perdre», glisse Mohammad. Sous les projecteurs du studio d'enregistrement, au design rétro et aux néons en forme d'étoiles, «Seif de Babylone», – son pseudonyme – rêve d'être une star. Mais dans sa ville, Mossoul, au nord, ce jeune diplômé de la Faculté des beaux-arts de Bagdad est un antihéros. Là-bas, il est le barbier du coin, celui que les islamistes traquent pour avoir rasé la barbe des infidèles. «Dans ma ville, tout est haram» (interdit par la religion) : peindre, chanter, se raser... De nombreux artistes ont été assassinés à Mossoul... Parfois, je préférerai qu'on me tue plutôt qu'être un mort-vivant», dit-il.
Pour réussir sous Saddam Hussein, les artistes devaient se plier aux règles du raïs : chanter à la gloire du leader, peintre des portraits à son effigie, danser pour son anniversaire. A la chute du régime, il y a plus de deux ans, des centaines de journaux ont commencé à fleurir. Les antennes paraboliques et les cafés Internet se sont mis à pousser comme des champignons. Interdites par le régime baasiste, les premières chaînes de télévision privées ont fait leur apparition. Après le succès d'al-Sharqiya, sa concurrente, al-Sumaraiya a emboîté le pas, il y a un an, avec un bon dosage de vidéoclips, talk-shows et autres programmes de divertissement, comme «Iraq Star».
Depuis la diffusion du premier épisode, au début de l'été, le nouveau show musical fait un tabac auprès des jeunes Irakiens. Mais pour ses participants, la compétition n'est pas sans risque. Une fois l'épreuve du jury passée, il y a d'autres obstacles à surmonter. Nada al-Samaraee, 36 ans, une des rares chanteuses à avoir osé participer à la compétition, en sait quelque chose. «Quand mes voisins m'ont vu à la télévision, ils ont commencé à m'insulter. Mon propriétaire a doublé le loyer de mon appartement pour me forcer à quitter l'immeuble. Un soir, des inconnus ont débarqué chez moi. Ils ont tout cassé sur le passage, et ils m'ont tabassé en m'accusant d'être une «infidèle», car je chantais des mélodies d'amour», raconte-t-elle. Humiliée, blessée, elle a pourtant décidé de tenter sa chance jusqu'au bout. «Chanter, c'est le seul moyen d'exprimer mes sentiments», dit-elle.
En face d'elle, Qaith Sabah, 22 ans, un autre candidat, gratte nerveusement les cordes de sa guitare en attendant son tour. Originaire d'une famille chiite très conservatrice, il rêve de monter sur les planches. Au grand dam de ses parents. «Mon père me dit que je suis un raté. Ma mère me traite de gitan», se désole-t-il.
Avant de prendre la route pour Bagdad, Mohammad (Seif de Babylone) s'est retrouvé, lui, face à un ultimatum de sa fiancée : «Elle m'a dit : si tu continues à chanter à la télévision, je ne t'épouserai pas.» Le coeur brisé, le voilà maintenant face au jury de trois personnes, déterminé à prouver qu'un jour, il sera une star.
– «Tu me rappelles Elvis Presley», lâche Ahmad Neama, célèbre crooner irakien et membre du jury.
– Mais mon coeur est irakien», répond le jeune homme.
La chanson qu'il a choisie s'appelle Nassim alaina al-hawa («La Brise des montagnes»). «Ramène-moi vers mon pays. Le vent me parle de mon beau pays», commence-t-il à fredonner. Les trois jurés écoutent avec attention en prenant des notes. Dans ses bagages, Seif a également rapporté une «surprise» : une mélodie de Céline Dion, sa chanteuse fétiche, dont il propose d'interpréter un extrait. «Sacré travail !», s'enthousiasme Ahmad Neama. «On se croirait dans le Titanic !» Ibrahim Khalil, le second juré, a pourtant quelques réserves. «Au lieu de t'habiller comme un hippy, tu aurais pu mettre un costume cravate !», lâche-t-il.
Sous le regard inquiet de Seif, les jurés délibèrent en chuchotant. «C'est OK», dit Neama. «Tu es retenu pour la prochaine étape !». «Mais à une condition, ajoute Khalil. Celle de mettre un costume cravate la prochaine fois !»