Articles > Irak > Washington a du mal à installer la démocratie en Irak

Le Figaro, 24 décembre 2005.

Par Delphine Minoui.

Selon les résultats partiels des élections législatives irakiennes, le rêve américain d'instaurer une démocratie pro-occidentale dans un Irak unifié est loin de s'être réalisé.

DÈS LA PUBLICATION, cette semaine, des résultats partiels du scrutin parlementaire en Irak, George Bush s'est empressé de crier victoire en réitérant «l'engagement de l'Amérique à conduire le peuple irakien vers la démocratie et à l'aider à vaincre les terroristes et les fidèles de Saddam Hussein». Mais les élections qui viennent de se dérouler en Irak traduisent une réalité différente du scénario américain : celle d'une nation divisée, minée par l'intégrisme, où les fondamentalistes religieux ont pris le dessus et où la laïcité se trouve en perte de vitesse. «Je pense qu'on devrait donner aux Américains le prix Nobel de la guerre. Pour leur stupidité !», commente, avec ironie, Ismaël Zayer, le rédacteur en chef du quotidien irakien Al-Sabah al-Jadid.


Le vote du 15 décembre dernier a marqué un pas en avant dans le processus politique de l'après-guerre. Les Irakiens, très nombreux à s'être précipités aux urnes, ont affirmé leur volonté de prendre en main leur destin. Les sunnites, grands absents des élections de janvier dernier, ont fait leur réapparition sur la scène politique. Mais le vote communautaire qui est ressorti du nouveau scrutin révèle la fragilité de l'unité irakienne dont rêvait George Bush. La grande coalition chiite a remporté une importante victoire à Bagdad et dans le sud du pays. La liste sunnite arrive en tête dans quatre provinces de l'Ouest et du Nord, Al-Anbar, Ninive, Diyala et Salaheddine. Les Kurdes, eux, sont les grands gagnants à Erbil, Soleymaniyah et Dohok, provinces où ils se trouvent majoritaires.

Une collaboration bien fragile
Quant à la liste d'Eyad Allaoui, un chiite nationaliste et laïc, favori des Américains, elle ne dépasse jamais 14% des votes. Son score s'élève à environ 8% à l'échelon national. Ahmad Chalabi, longtemps chouchouté par Washington, subit la défaite la plus humiliante. Avec à peine 0,5% des voix, sa liste n'a même pas de quoi s'assurer un siège au Parlement irakien. «C'est comme si les gens avaient préféré voter pour leur identité ethnique ou religieuse», constatait l'ambassadeur américain, Zalmay Khalilzad, en début de semaine. Tout en ajoutant : «Mais pour que l'Irak réussisse, il faut une collaboration interethnique et interreligieuse.»


Cette collaboration s'annonce bien fragile. Depuis l'invasion américaine et la chute de Saddam, en avril 2003, les relations entre les différentes communautés n'ont cessé de se détériorer. Les exemples de tortures de prisonniers sunnites par des policiers irakiens chiites ne manquent pas. Les partis politiques sunnites accusent le ministre de l'Intérieur, Bayan Jaber, d'agir à la solde de l'Iran chiite voisin. A l'inverse, les chiites, régulièrement victimes d'attentats, accusent indirectement les sunnites de soutenir le terrorisme. «Qu'ils soient chiites ou sunnites, nous sommes aujourd'hui dominés par des groupes politiques religieux, qui représentent les deux faces d'une même pièce», s'inquiète Baher Butti, un des représentants de la minorité chrétienne, en avouant qu'il songe à quitter l'Irak, un pays historiquement laïc. «Les défenseurs de la laïcité n'ont plus leur place ici», ajoute-t-il.


Pendant ce temps, les Kurdes du Nord, connus pour leurs idées plus séculières, continuent à rêver à l'indépendance. «On se dirige vers une partition du pays», note, pessimiste, l'analyste irakien Humam Shamaa. Ce parfait francophone n'est pas convaincu par la nouvelle Constitution, rédigée sous l'égide de l'ambassade américaine, et approuvée par référendum en octobre dernier. «Selon le texte, dit-il, chaque région peut diriger ses propres forces de sécurité. C'est la porte ouverte au contrôle du Sud par les milices chiites de Moqtada al-Sadr, et au contrôle du Nord par les pechmergas kurdes. Et au centre, le champ va rester libre pour les terroristes. On est à deux doigts de la guerre civile», s'inquiète-t-il.


Dans ce contexte d'incertitude, certains analystes estiment qu'un départ précipité des troupes américaines risquerait, en fait, de renforcer la violence interne. «Si les Américains n'avaient pas démantelé l'armée irakienne à la chute de Saddam, on n'en serait pas là ! Aujourd'hui, les jeunes recrues ne sont pas suffisamment expérimentées pour contrôler le pays», enrage Ismaël Zayer. Le jour où ils quitteront l'Irak, les Américains devront se résigner à la montée en puissance de groupes plus ou moins hostiles à George Bush. Côté politique, le nouveau Parlement est dominé par des partis chiites, dont les idées sont parfois plus proches de celles de Téhéran – classé dans l'axe du Mal par le président américain – que de Washington. Et dans l'espace public, la guérilla sunnite – étrange mélange d'ex-baasistes et d'islamistes fondamentalistes – n'a pas dit son dernier mot.


D'après Movafaq al-Rubaee, le chef de la sécurité nationale, elle aurait même tendance à se radicaliser en se rapprochant des idées du terroriste jordanien Zarqaoui. «Personne n'est prêt à mourir pour le baasisme. Aujourd'hui, les salafistes recrutent dans les mosquées. En Irak, la religion est devenue une arme de destruction massive», dit-il.