Le Figaro, 10 juin 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
Figure emblématique de la dissidence, emprisonné depuis 2001, Akbar Gandji a profité d'une courte permission de sortie accordée par ses geôliers pour lancer un appel général au boycottage des élections. Ses propos ont provoqué les foudres de la justice qui a lancé, mardi soir, un nouveau mandat d'arrêt contre lui. Depuis, personne ne sait où il se trouve. Quelques jours avant de disparaître, Akbar Gandji avait reçu Le Figaro à son domicile.
Ses heures de liberté sont comptées. Mais entre deux séjours en prison, Akbar Gandji ne regarde jamais sa montre. Au contraire, il prend d'abord le temps d'arroser ses invités de thé, de biscuits à la crème et de fruits frais, avant de se lancer, sans retenue, dans une diatribe contre le régime. «Il faut boycotter les élections, car elles sont antidémocratiques», lâche-t-il sans retenue. En Iran, l'élection présidentielle se déroule tous les quatre ans au suffrage universel direct. «Mais c'est une mise en scène théâtrale, car en réalité, le président ne joue qu'un rôle figuratif», poursuit le dissident iranien, assis dans le canapé de son modeste appartement téhéranais qu'il redécouvre après cinq ans d'absence. Les traits tirés, le visage amaigri par sa récente grève de la faim, Akbar Gandji, 45 ans, ne mâche pas ses mots. Pour lui, «tant que les candidats seront présélectionnés par le Conseil des gardiens – une instance de blocage conservatrice –, tant que les femmes et les minorités religieuses n'auront le droit de se présenter, tant que les opposants politiques seront écartés du processus électoral, le scrutin restera faussé». Sa voix siffle à cause de l'asthme qu'il a développé dans son cachot. Le temps de reprendre sa respiration, il ajoute : «En Iran, le vrai pouvoir n'est pas entre les mains du président, mais dans celles du guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei».
C'est donc, dit-il, tout le système de la République islamique – instauré en 1979 après l'arrivée des religieux au pouvoir – qu'il faudrait changer. «L'ayatollah Khamenei a été désigné à vie. Cela fait seize ans qu'il dirige le pays. C'est déjà trop. Il faut réformer la Constitution et séparer la politique de la religion», insiste-t-il. C'est en fait la clef de voûte du système, le fameux principe du «velayat-é faqih», qui prône la suprématie du guide religieux, que Gandji ose directement attaquer. Rédigés noir sur blanc dans son Manifeste pour le républicanisme, brûlot politique d'une dizaine de pages largement diffusé sur Internet et distribué sous le manteau à Téhéran, ses propos pourraient bien lui valoir une condamnation à la peine capitale, voir à la prison à vie. «Je suis prêt à en payer le prix !», affirme-t-il.
La prison, il en a déjà fait les frais. Arrêté en avril 2000 à son retour d'une conférence à Berlin jugée anti-islamique, Gandji est condamné l'année suivante à passer dix ans derrière les barreaux, ramenés ensuite à six. Motif invoqué : «Atteinte à la sécurité de l'Etat.» Ses articles et ses ouvrages, qui mettent en cause des responsables iraniens – dont l'ancien président Akbar Hashemi Rafsandjani et l'ex-ministre des Renseignements Ali Falahian – dans le meurtre d'opposants iraniens, n'ont fait qu'aggraver son dossier. En 1997, le dissident iranien avait purgé plusieurs mois de prison après avoir tenu un discours contre le fascisme à l'université de Shiraz, ville du sud de l'Iran.
Ses conditions de détention à la grande prison d'Evine ont régulièrement été dénoncées, en vain, par les organisations internationales des droits de l'homme. Interdit de téléphoner à sa famille, privé de véritable suivi médical, il a décidé d'entamer une grève de la faim le 19 mai, pour exiger une permission de sortie lui permettant de se soigner. A la fin du mois dernier, les autorités iraniennes lui ont finalement accordé une semaine de liberté provisoire pour pouvoir consulter des spécialistes. Lundi dernier, les sept jours s'étaient écoulés, mais Gandji ne s'est pas représenté à la prison. La justice le dit en cavale. Mais son épouse, contactée par téléphone, n'a pas non plus de nouvelles de lui. Elle craint qu'il n'ait été à nouveau arrêté et détenu dans un endroit secret...
Quelques jours plus tôt, dans son petit appartement, Gandji nous confiait qu'il est prêt à défier la justice conservatrice en s'accordant une liberté d'un mois, au lieu d'une semaine, «temps indispensable pour recevoir des soins». Une forme de résistance qui rejoint son fameux principe de «désobéissance civile», un concept en faveur duquel il s'est toujours battu. D'après lui, «les Iraniens sont fatigués du régime, mais ils ne veulent pas d'une seconde révolution. Ils sont contre la violence. Dans ces conditions, je préconise la résistance pacifique : grève, sit-in, discours engagé». Les événements en Ukraine, dit-il, l'ont beaucoup inspiré. Tout comme la lecture des ouvrages d'Hannah Arendt et de Karl Popper.
Quant aux candidats réformateurs, dit-il, «au lieu de cautionner le régime en se présentant aux élections, ils devraient être plus désobéissants en se retirant de la course». Car, martèle-t-il, «la démocratisation est impossible dans le cadre du régime actuel !». Les réformes, il y a pourtant cru, quand il signait des papiers dans le journal libéral Sohb e Emrouz (Ce matin) à la fin des années 90. Il a d'ailleurs, par deux fois, voté pour Khatami, en 1997 et en 2001. Mais, dit-il, «les réformes sont dans l'impasse».