L’Humanité, 22 mars 2002.
Téhéran : Delphine Minoui.
C’est une moustache brune en plein milieu d’un visage, flanquée d’un grand sourire. Quand il parcourt les rues embouteillées de Téhéran au volant de sa Pride (petite voiture d’origine coréenne), Ali Akbar Moradi est un vrai citadin du XXIe siècle. Blue-jean délavé et blouson en cuir, on pourrait le prendre pour un rockeur clandestin des faubourgs de la capitale iranienne. Il y a pourtant des signes qui ne trompent pas. Il porte tatoué sur le bras droit le dessin d’un cerf qui rappelle la faune des montagnes de son Kurdistan natal, au nord-ouest de l’Iran. Ali Akbar Moradi, quarante-cinq ans, est originaire d’une des quatre plus vieilles tribus de la petite ville de Gourân, dont on raconte que l’animal aurait été l’emblème il y a des milliers d’années.
Aujourd’hui, Moradi vit entre Kermanchâh, au Kurdistan iranien, et Téhéran. Dans son petit pied-à-terre de la capitale iranienne, le tanbûr occupe la place royale : en plein milieu de la grande étagère en bois, juste au-dessus du canapé. Voilà son plus fidèle compagnon : un luth à deux cordes en bois de merisier, sur lesquelles il fait danser tous les doigts de sa main droite, et dont il maîtrise parfaitement les 72 modes.
Du tanbûr, le grand poète mystique du XIIIe siècle, Mowlana Djalal al-Din Rumi, disait que " sa plainte rompt les chaînes de la vie matérielle dont nos mains sont liées ". Moradi en sait quelque chose. Pour ce maître de musique, le tanbûr est l’instrument sacré par excellence, qu’il embrasse toujours délicatement avant de commencer à jouer. Dans son Kurdistan natal, les ahl-e haqq (mot à mot " les adeptes de la vérité ") considèrent la musique comme l’une des formes principales de dévotion spirituelle.
Cette communauté religieuse, dont il fait partie, rassemble à peine un million de fidèles à travers l’Iran, dont la plupart se trouvent au Kurdistan. Elle s’est faite plus discrète après la révolution islamique, en 1979, tout comme les autres confréries de cette région sensible de l’Iran, où les velléités d’indépendance ont toujours dérangé le pouvoir en place.
Peuple sans État, les Kurdes se partagent aujourd’hui entre l’Irak, la Turquie, la Syrie et l’Iran (où leur nombre s’élève à quelque 10 millions). Mis sous pression par les mollahs au pouvoir, les ahl-e haqq ont finalement réussi à préserver leur culte et leur art de vivre au Kurdistan iranien. En opposition à l’islam dogmatique, les " adeptes de la vérité " prêchent la tolérance et le respect des autres. Leurs cérémonies ne préconisent pas la ségrégation des sexes. Qu’il s’agisse d’une naissance ou d’un deuil, le son du tanbûr accompagne les plus grands moments de la vie. " Contrairement aux autres religions, nous n’avons pas de lieu de culte et nous pouvons prier où nous le souhaitons. Nous sommes libres de nos actes, à condition de respecter les quatre principes suivants : dire toujours la vérité, être pur dans son corps et dans son âme, être humble et charitable, et savoir pardonner ", raconte Moradi, pour qui ces préceptes ne sont pas en contradiction avec sa nouvelle vie de citadin.
Sur le mur de son petit appartement à Téhéran, à droite de l’étagère en bois, il y a une photo en noir et blanc : c’est celle de Seyyed Nasreddin Heydari Gourân, son " pir ", c’est-à-dire son maître spirituel qu’il va voir à chaque fois qu’il retourne dans son village natal, Gourân. Il le respecte autant que son grand-père, qui l’a initié au tanbûr dès l’âge de six ans, ainsi que ses grands maîtres de musique, Seyyed Vali Hosseini et Seyyed Mahmoud Alavi, qui lui ont enseigné les différents modes du tanbûr.
Après plus de trente ans d’apprentissage assidu, Moradi s’apprête à sortir une anthologie de la musique kurde, sous forme de quatre disques, qui seront bientôt publiés en France dans la collection " Inédit ". Une façon de faire revivre une des musiques régionales les plus riches d’Iran, dont les grands maîtres ont malheureusement tous disparu. Les deux concerts d’Ali Akbar Moradi à la Maison des cultures du monde à Paris sont une occasion idéale de découvrir la subtilité et la diversité de cette musique, dont les modes se répartissent en trois catégories différentes : les modes de kalâm, utilisés pour la prière ; les modes majlessi (" de réunion "), servant à narrer les épopées de la Perse antique et les histoires d’amour ; les modes madjazi (" métaphoriques "), dont les rythmes vifs et entraînants se prêtent aux chants passionnels. Un langage musical varié qui se présente comme un véritable voyage au cour des profondes vibrations du Kurdistan iranien.
· écouter :
- Musique kurde d’Iran, " Odes mystiques et musique profane ", Ali Akbar Moradi, collection " Inédit ".
- Anthologie de la musique kurde iranienne. Coffret de quatre CD, dans la collection " Inédit ".
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