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Le Temps, lundi 2 février 2004.

Téhéran : Delphine Minoui.

Près de la moitié des députés ont démissionné dimanche, enfonçant davantage la République islamique dans l'une des plus graves crises de son histoire, au moment où elle entame les célébrations de son 25e anniversaire. Le combat entre conservateurs et réformistes est à son apogée, à trois semaines des élections.

L'un après l'autre, ils se sont alignés devant le président du parlement, Mehdi Karoubi, pour lui remettre, en mains propres, leur lettre de démission. Cela faisait plusieurs jours qu'ils en parlaient. Mais, hier matin, 109 députés réformateurs sont passés à l'acte, en signe de protestation contre le manque de flexibilité du Conseil des gardiens. L'avant-veille, l'organe conservateur avait annoncé qu'il ne repêcherait qu'environ 1160 des quelque 3600 candidats rejetés pour les législatives du 20 février – aucun des 87 députés réformateurs sortants, qui s'étaient représentés pour le septième parlement, ne figure sur cette liste de repêchage.

Lue à la tribune par Mohsen Mirdamadi et Rajabali Mazroui, deux figures parlementaires réformatrices, la lettre de démission collective met les points sur les «i»: «Nous ne pouvons continuer à siéger dans un parlement incapable de défendre le droit du peuple et d'empêcher la tenue d'élections où la population ne peut pas choisir librement ses représentants.» Dans leur courrier, les démissionnaires appellent également le gouvernement à ne pas organiser les élections et confirment qu'ils n'y prendront pas part.

Il s'agit là certainement de la crise politique la plus profonde de l'histoire de la République islamique, qui célèbre au même moment ses 25 ans. Dans un éditorial publié hier dans le quotidien libéral Shargh, la députée réformatrice Elaheh Koulaï remarque qu'à l'heure «où l'Iran fête l'anniversaire de sa révolution, la population fait face à un grand défi entre la démocratie et l'autoritarisme». Avant-hier, le président réformateur Mohammad Khatami en personne a même osé cracher le mot que tout le monde avait sur le bout de la langue: «l'impasse». Dans leur lettre, les démissionnaires ne manquent d'ailleurs pas de s'en prendre aux conservateurs en leur reprochant d'effacer la partie «république» de l'appellation République islamique d'Iran et d'instaurer «un islam comparable à celui des talibans». En quatre ans d'exercice, les députés réformateurs n'ont en effet cessé de se heurter aux refus du Conseil des gardiens, dès qu'il s'agissait de faire passer une nouvelle loi libérale. «Si les députés ne peuvent se permettre de protester contre l'exécution de dissidents politiques, s'ils ne peuvent demander pourquoi des personnes innocentes sont tuées, arrêtées, emprisonnées, jetées dans des cellules individuelles et torturées, ce parlement ne sert à rien dans la République islamique», s'insurge Mohsen Mirdamadi.

«Les conservateurs sont décidés à détruire complètement le mouvement réformateur et à reprendre en main tous les leviers du pouvoir», commente Reza Youssefian, député de Chiraz (sud). Selon certains analystes, les durs du régime, qui continuent à contrôler les instances stratégiques du pays (justice, renseignements, police, armée) auraient projeté depuis longtemps d'écraser pour de bon leurs adversaires. «Histoire de préparer le terrain et de rassurer leurs interlocuteurs européens en cas de victoire de leur clan au parlement, ils ont même dépêché il y a deux semaines un des leurs, Hassan Rouhani, proche du guide religieux, en Europe», commente le politologue Farshid Farzin. La controverse électorale intervient en effet à l'heure où les autorités théocratiques cherchent plus que jamais à s'ouvrir sur l'Occident: accueil récent d'investisseurs européens et réflexion en cours sur la possible visite de membres du Congrès américain. «Tout en isolant les réformateurs, la faction conservatrice prône l'ouverture sur l'extérieur», ajoute l'analyste politique.

Sur le terrain, les conservateurs invitent les Iraniens à voter, comme si de rien n'était. «Tous les Iraniens sont appelés à se rendre aux urnes», a tenu à rappeler l'ancien président Ali Hashemi Rafsandjani, à la prière du vendredi de Téhéran. De leur côté, la télévision et la radio d'Etat, qui se sont gardées de couvrir la crise parlementaire, encouragent la population à faire face à ses responsabilités électorales. Quant à la presse conservatrice, elle n'est pas avare de qualificatifs pour évoquer ceux qui «osent» critiquer le Conseil des gardiens et le processus électoral: «agents de l'Amérique», «espions antirévolutionnaires» ou «sionistes».

Affaiblis, les réformateurs peinent à faire face à la situation. Dans une nouvelle lettre adressée au Conseil des gardiens, le Ministère de l'intérieur a renouvelé, ce week-end, sa demande de reporter les élections. Plusieurs mouvements réformateurs ont déjà annoncé qu'ils boycotteraient le scrutin, qualifié de mascarade. Pour l'heure, tous les yeux se tournent vers le chef de l'Etat Mohammad Khatami, triomphalement élu en 1997, mais aujourd'hui largement contesté par une population déçue par l'avancée timide des réformes. «Mon gouvernement se doit de tenir des élections libres et compétitives», déclarait-il avant-hier. Mais depuis, le président est resté silencieux. Déclaré souffrant, il a dû annuler, samedi, à la dernière minute, une réunion avec son cabinet. Son entourage évoque le stress.

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