Le point, 29 janvier 2004.
Téhéran : Delphine Minoui.
Le bras de fer entre réformateurs et conservateurs à propos des investitures pour les législatives laisse les Iraniens indifférents.
Dans les allées de l'université Amir Kabir, ancien épicentre de la contestation estudiantine, c'est le calme plat. Emmitouflées dans leurs voiles noirs, les jeunes étudiantes rasent les murs comme des ombres. Le sit-in des députés réformateurs - pour protester contre l'invalidation de milliers de candidats aux législatives du 20 février prochain par le puissant Conseil des gardiens - fait bien sûr partie des discussions de couloir. Mais avec un certain détachement, comme si ce débat politique, qui oppose une nouvelle fois réformistes et conservateurs, était désormais coupé des réalités du quotidien iranien. Comme si les étudiants, anciens fervents partisans des réformes, s'étaient résignés pour de bon au silence, faute de changements profonds dans l'Iran de ces quatre dernières années.
« Si les députés réformateurs (majoritairement élus en février 2000) s'étaient autant mobilisés quand des dizaines d'étudiants ont été arrêtés ou quand la loi contre la torture a été rejetée, ils seraient aujourd'hui largement soutenus par la population », souffle Sajad Qoroqi, membre actif du Bureau de consolidation de l'unité, principale association étudiante. « Aujourd'hui, ils doivent nous prouver qu'ils sont prêts à se battre, non pas pour leurs propres privilèges, mais pour les droits des Iraniens », ajoute l'étudiant.
La bataille ouverte entre les deux clans politiques iraniens n'a pourtant jamais été aussi intense. Pour le sociologue iranien Ehsan Naraghi, elle a des airs de « révolution de 1906, où s'affrontèrent les despotes et les libéraux ». Depuis son rejet de plus de 3 600 candidats aux législatives (dont 80 députés réformateurs sortants), sur un total de 8 157, le Conseil des gardiens refuse de céder à la mobilisation des réformateurs. Pour l'heure, seules quelques centaines de prétendants au poste de député ont été repêchés par cet organe conservateur, après une intervention inhabituelle du Guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei. Quant à la tentative des députés sortants de réformer, en dernier recours, le code électoral, elle s'est aussitôt heurtée, dimanche soir, au veto du Conseil. La réforme, qui employait une procédure d'urgence exceptionnelle, visait deux objectifs : autoriser tous les candidats ayant déjà siégé au Parlement dans leur vie à briguer un siège, et écarter les critères ne relevant pas « des usages dans la pratique du droit » dans l'approbation des candidatures. Une façon de contourner l'argument flou et arbitraire avancé par le Conseil pour invalider de nombreuses candidatures : le « non-respect de l'islam ».
Les réformateurs ne lâchent pourtant pas prise : après les menaces de démissions en cascade des gouverneurs de province et de certains ministres, un porte-parole du gouvernement a laissé entendre, en début de semaine, que les élections pourraient être annulées. « Nous sommes prêts à nous battre jusqu'au bout », confie Reza Youssefian, un des 80 députés qui poursuivent leur sit-in dans l'enceinte du Parlement depuis le 11 janvier. Originaire de Shiraz, il n'a pas vu sa famille depuis plus de deux semaines. « Je commence à avoir un sentiment de claustrophobie, dit-il. Mais l'enjeu en vaut la peine. »
Les Iraniens continuent pourtant à se désintéresser de cette joute politique. Pour beaucoup, cette crise n'est qu'un soubresaut de plus dans la guerre sans fin entre réformateurs et conservateurs, un « jeu » auquel ils refusent désormais de participer. « Dans ces conditions, il faudra un miracle pour que les gens se rendent aux urnes, car le désespoir règne dans la société », remarquait, en début de semaine, l'écrivain iranien Jamal Mirsadeghi dans le quotidien libéral Yassé No.
L'Internet contestataire
Même les étudiants paraissent blasés, fatigués de voir leurs espérances déçues. En février 2000, ils étaient les premiers à descendre dans la rue, tracts en main et posters sur le dos, pour soutenir les candidats réformateurs pendant la campagne législative. Le grand souffle du changement qu'ils espéraient ne s'est pas produit. Au contraire : l'augmentation du chômage des jeunes, la fermeture de certains journaux étudiants et l'incapacité du Parlement à faire passer des lois résolument réformatrices ont fait retomber l'enthousiasme. « Aujourd'hui, nous sommes arrivés à la conclusion qu'il vaut mieux sortir de la politique pour garder notre indépendance et notre esprit critique », explique Sajad Qoroqi. Pour lui et ses amis, tant que les structures rigides du régime, tel le Conseil des gardiens, existeront, les réformateurs resteront éternellement bloqués. D'où l'inutilité de se battre contre un mur. « La jeune génération iranienne ne se soucie plus de "qui" gouverne mais du "comment" on gouverne, constate l'ancien journaliste Machallah Chamsolvaezine. Elle se fiche complètement des personnes au pouvoir. C'est la manière de gouverner qu'elle rêve de voir changer. »
En attendant des jours meilleurs, les jeunes s'organisent à leur façon. Pour ces activistes silencieux, l'Internet est devenu le support idéal de la contestation, via les fameux weblogs, ces journaux intimes sur le Web, qui échappent à toute forme de censure. « Je crois que, quel que soit le profil du futur Parlement, on va assister à une véritable guerre froide sur la scène politique iranienne, car chacun des deux camps a reconnu la force de l'autre », analyse Chamsolvaezine. « Mais à la marge de ce conflit, la société va poursuivre son chemin. C'est en elle que réside l'espoir », ajoute-t-il.
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