Articles > Iran > En Iran, l'opposition chiite irakienne se mobilise

Le Figaro, Vendredi 21 février 2003.

Téhéran : Delphine Minoui.

Les Etats-Unis ont mis en garde l'Iran contre toute intervention en Irak, après des informations de presse faisant état du passage au Kurdistan irakien de 5 000 opposants irakiens avec le soutien de Téhéran. « Nous pensons que toute présence ou soutien iranien dans cette région est déstabilisante et pas positive », a déclaré hier le porte-parole du département d'Etat, Richard Boucher. Installée en Iran depuis 23 ans, l'opposition chiite irakienne est opposée à une intervention américaine en Irak. Elle a toutefois multiplié ses contacts avec les autres opposants irakiens et sera représentée à la conférence d'Erbil, au Kurdistan irakien, qui devrait s'ouvrir samedi pour envisager les bases d'un futur gouvernement irakien.

Accroupis sur un tapis persan, une centaine de chiites irakiens s'apprêtent à célébrer la prière du jeudi soir. Au fond de l'hosseiniyeh (lieu de prière et de rencontre), le mur est recouvert de photos de Karbala, la ville sainte irakienne qui abrite le mausolée de l'imam Hossein, un des douze imams chiites. « Nous sommes venus prier pour rentrer un jour dans notre pays, l'Irak », s'exclame un petit homme au visage ridé. « J'ai été chassé par Saddam Hussein il y a vingt ans, parce que j'étais chiite. Les chiites représentent plus de 60 % de la population irakienne, mais Saddam Hussein n'aime pas les chiites. Pourvu que toutes les puissances du monde se réunissent pour se débarrasser de ce tyran », ajoute-t-il.
En Iran, les réfugiés irakiens sont au nombre de 250 000. La plupart d'entre eux viennent des villes chiites du sud de l'Irak. Figure éminente de l'opposition chiite irakienne, Abdul Aziz Hakim est le frère de l'ayatollah Mohammad Baqer al-Hakim, le chef de l'Asrii (l'Assemblée suprême pour la révolution islamique en Irak), exilé en Iran et protégé par les autorités iraniennes depuis 1980. Ces derniers mois, les frères Hakim ont multiplié les contacts avec les autres membres de l'opposition, un signe d'ouverture de la part du clan chiite, habituée à faire bande à part.
Abdul Aziz Hakim a ainsi représenté son frère à Washington, en août dernier, à une réunion entre membres de l'opposition irakienne et responsables américains. Il était présent à la conférence de Londres à la mi-décembre, et vient de partir au Kurdistan irakien, pour assister à une nouvelle réunion politique sur l'avenir de l'Irak. « Nous avons des divergences de fond mais nous sommes tous d'accord sur le principe d'un système démocratique, pluraliste, et respectueux des droits de chaque communauté, sunnite, chiite, kurde, turkmène », a-t-il déclaré au Figaro avant son départ pour le nord de l'Irak.
Mais contrairement à d'autres membres de l'opposition, prêts à coopérer avec Washington, l'Asrii reste opposée à une intervention américaine en Irak. « Nous sommes contre une attaque américaine. Une fois de plus, c'est le peuple qui va être victime. Saddam Hussein pourrait se venger en utilisant ses armes chimiques contre sa population, comme à Halabja en 1988. Mais le jour où la résolution 688 de l'ONU, qui interdit la persécution des Kurdes et des chiites, sera enfin appliquée correctement, alors la population irakienne pourra se soulever toute seule contre Saddam Hussein », explique Abdul Aziz Hakim.
Et de citer en exemple le soulèvement populaire de mars 1991, au lendemain de la guerre du Golfe. A cette époque, la révolte contre le régime de Bagdad permit à la population de récupérer en quelques jours quatorze provinces du Sud de l'Irak, à majorité chiite. « Nous étions à deux doigts de prendre Bagdad », raconte le docteur Khâqâni, membre de l'Asrii. « Mais les Etats-Unis, au lieu de nous soutenir, ont laissé le régime irakien nous écraser », ajoute sa femme, en charge d'un hosseiniyeh à Dawlat Abad, dans le Sud de Téhéran.
Aujourd'hui, les candidats irakiens au combat contre Bagdad ne manquent pas, d'après Abdul Aziz Hakim. Depuis le début des années 80, l'Asrii a recruté de nombreux volontaires au sein des camps de réfugiés, dans le Sud de l'Iran, pour rejoindre les « brigades Badr », le bras armé de l'Asrii.
Sur une vidéo en couleur produite par le bureau de l'ayatollah Hakim, on voit défiler en rangs serrés la division d'infanterie, la division d'artillerie et la division blindée. Habillés en tenue de camouflage, les soldats ont à leur disposition des canons, des roquettes Katioucha et des tanks. Dans son livre, L'Opposition irakienne, le chercheur français Pierre-Jean Luizard parle de 40 000 soldats basés en Iran. Mais l'Asrii refuse de communiquer des chiffres sur ses effectifs. Tout comme elle refuse de se prononcer sur les liens entre les brigades Badr et les gardiens de la révolution iranienne, régulièrement évoqués par les spécialistes de la question irakienne.
L'Asrii a démenti l'article paru avant-hier dans le Financial Times, citant une source officielle iranienne qui évoquait le récent déplacement, à la frontière iranienne, de 5 000 membres des brigades Badr au nord de l'Irak. Le bureau de Hakim a tenu à rappeler que des forces Badr étaient présentes depuis longtemps au Kurdistan irakien. « Nos forces se répartissent entre le sud de l'Iran, où elles s'entraînent au quotidien et le Kurdistan irakien, au nord de l'Irak. Elles sont également présentes, de façon clandestine, à l'intérieur même de l'Irak. Elles y opèrent clandestinement, et sont prêtes agir dès que des instructions leur seront données », a récemment précisé Abdul Aziz Hakim, dans une interview au Figaro.
Une question reste en suspens : quelle place pourrait avoir l'ayatollah Hakim dans un futur gouvernement irakien ? D'après Davoud Hermidas Bavand, spécialiste des relations internationales à Téhéran, « la communauté chiite a beau représenter la majorité de la population irakienne, le pouvoir de l'Asrii pourrait bien être limité ». Et ce pour deux raisons. « D'une part, dit-il, les pays voisins arabes à majorité sunnite s'opposeront à la création d'un bloc chiite, réunissant l'Irak et l'Iran. D'autre part, la population irakienne s'est toujours sentie arabe avant de se sentir chiite. C'est l'arabisme qui prime sur le chiisme. »
Le scénario d'une occupation militaire de deux ans, envisagé par les Américains, exclurait d'office une participation de l'Asrii. Ce projet n'a pas manqué de soulever le mécontentement de l'ayatollah Hakim, mais aussi d'autres membres de l'opposition irakienne, qui y voient une démarche colonialiste, inappropriée par rapport aux attentes de la population irakienne.

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