Articles > Iran > Iran : la fronde hasardeuse des réformateurs

Le Figaro, 22 janvier 2004.

Téhéran : Delphine Minoui.

A l'approche des élections législatives, prévues le 20 février prochain, la crise politique s'intensifie en Iran. Hier, plusieurs ministres et vice-présidents ont annoncé leur démission si le Conseil des gardiens ne revenait pas sur sa décision d'invalider plus de 3 000 candidatures, dont celles de 80 parlementaires. Les députés réformateurs poursuivent leur sit-in de protestation dans l'enceinte du Parlement, mais peinent à rallier les étudiants. Le président Khatami a tenu, hier, à Davos, où il participe au Forum économique mondial, à minimiser la crise et estimé que les élections seraient, en fin de compte, «libres et concurrentielles».

Ils se sont donné rendez-vous au troisième étage de ce petit immeuble du centre de Téhéran. Jeunes femmes en foulard, hommes en pull d'hiver, ils sont là, accroupis, à écouter le discours de Fatemeh Haghighatjou. La députée réformatrice a profité de cette réunion spéciale des anciens membres du Bureau de consolidation de l'unité (principale association d'étudiants) pour venir parler du sit-in des parlementaires réformateurs iraniens.

Commencée le 11 janvier, cette mobilisation inédite a pour objet de protester contre le rejet de plus de 3 000 candidatures (dont celle de 80 députés sortants) aux législatives du 20 février (sur un total de 8 157) par le Conseil des gardiens, instance conservatrice du régime. «Les députés doivent être les représentants du peuple. Ils doivent être élus et non sélectionnés. Ils sont les défenseurs des droits de l'homme», lance-t-elle à l'assemblée. Mais parmi les jeunes spectateurs, beaucoup restent indifférents aux belles paroles de la députée.

Quatre ans après l'élection du sixième Parlement iranien, majoritairement réformateur, les députés sortants se trouvent confrontés à une crise majeure: dans le collimateur des conservateurs – et pour beaucoup interdits de se représenter aux élections sur décision du Conseil des gardiens –, ils peinent à récupérer le soutien des étudiants, anciens fers de lance des réformes, aujourd'hui déçus par la lenteur des changements. «Les réformateurs sont coincés sur les deux tableaux», commente le sociologue iranien Ehsan Naraghi.

L'annonce de l'invalidation de milliers de candidatures a provoqué une véritable douche froide dans les rangs des partisans du président réformateur Khatami. D'après Ehsan Naraghi, les raisons avancées par le Conseil des gardiens ont des airs «d'inquisition moyenâgeuse»: non-respect de l'islam et non-fidélité au principe du Velayat-e faqih (dogme de la République islamique d'Iran, depuis 1979, qui impose la primauté du religieux sur le politique). «Conscients de leur manque de popularité, les conservateurs se raccrochent de plus en plus aux valeurs de l'islam. Aujourd'hui, nous assistons au paroxysme de la crise entre réformateurs et conservateurs», dit-il. Pour lui, «c'est aujourd'hui une véritable lutte qui s'engage entre les défenseurs de la démocratie et les partisans d'un obscurantisme religieux».

Mais pour beaucoup d'étudiants, cette crise n'est qu'un soubresaut de plus dans ce combat sans fin entre deux clans politiques, «un jeu» auquel ils refusent désormais de participer. Plusieurs membres du Bureau de consolidation de l'unité (Daftar Tahkim Vahdat) ont déjà annoncé que, contrairement aux législatives de 2000, ils ne se mobiliseront pas pour les élections. Et face à l'appel des parlementaires grévistes pour que les jeunes rejoignent leur mouvement, le silence se généralise. «Dans des périodes plus sensibles, les députés ne nous ont pas soutenus», remarque Sajad Qoroqi, étudiant activiste à l'université Amir Kabir de Téhéran. Et le jeune homme de mettre en cause l'absence de mobilisation des députés quand le Conseil des gardiens refusa, par exemple, de faire passer la loi contre la torture. Ou encore lorsque de nombreux étudiants furent jetés violemment derrière les barreaux de la prison d'Evine. «Mais maintenant qu'ils se sentent eux-mêmes en danger, les députés font leur réapparition et prétendent qu'ils défendent les réformes et le respect de la loi», ajoute Sajad Qoroqi.

Les députés et leurs alliés réformateurs au sein du gouvernement ne désespèrent pourtant pas de motiver les troupes. Leur fronde s'intensifie de jour en jour. La récente annonce faite par le Conseil des gardiens à propos de la révision de 200 candidatures, après l'intervention du guide religieux Ali Khamenei, n'a fait qu'accroître leur mécontentement. «Notre sit-in a pour objectif de soutenir tous les candidats rejetés, sans aucune exception», insiste la députée sortante Elahé Koulaï, dont le nom se trouve également sur la liste des indésirables. En guise de soutien aux parlementaires, plusieurs ministres et vice-présidents iraniens ont même présenté, hier, leur démission, qu'ils confirmeront définitivement si le Conseil des gardiens de la Constitution ne revient pas sur sa décision. La semaine dernière, les gouverneurs de province avaient déjà menacé de quitter leur poste. De son côté, le parti du président iranien réformateur Mohammad Khatami prévoit de boycotter les législatives. Quant au ministre de l'Intérieur, il a mis en garde sur une possible annulation des élections.

Les députés ont déjà annoncé qu'ils étaient prêts à entamer, à partir de samedi, une grève de la faim si leurs revendications ne trouvaient pas d'échos chez les membres du Conseil des gardiens. Il y a quelques jours, ils ont déjà symboliquement commencé à jeûner pendant la journée. «Nous avons le sentiment qu'en cette période historique, nous jouons notre rôle à part entière, car nous craignons qu'en cas d'échec de notre protestation, le pays plonge dans la dictature», explique la députée Fatemeh Haghighatjou.

D'après Ehsan Naraghi, cette période est un véritable test pour les réformateurs. «Elle pourrait les pousser à radicaliser leurs discours, et à rejoindre l'opposition», dit-il. «Maintenant que les conservateurs ont sorti leurs couteaux, les réformateurs sont prêts à enfin réagir», précise-t-il. «Trop tard», répond Sajad Qorobi. D'après lui, 70% des étudiants de son université ont déjà fait le choix de ne pas voter. Selon les analystes, seul un tiers de la population devrait se rendre aux urnes. La victoire des conservateurs est dès lors quasi garantie. «Il en sera mieux ainsi», soupire Javad Alaei, un ancien activiste, arrêté à deux reprises, et reconverti en chauffeur de taxi. «Au moins, avec les conservateurs au pouvoir, on sait qui on a en face de nous. Avec les réformateurs, c'est plus ambigu. On ne sait pas vraiment sur quel pied danser», remarque-t-il.

Un retour en force des conservateurs pourrait néanmoins mettre un terme à certaines nouvelles libertés: l'accès à Internet, l'essor de la presse, le développement des centres de loisirs pour les jeunes. «C'est finalement peut-être une bonne chose, insiste Alaei, car c'est là que vous verrez la réaction de la population. C'est là que vous verrez naître une vraie opposition.»

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