Articles > Iran > La révolution des femmes, enjeu du débat iranien

Le Figaro, 15 juin 2005.

Téhéran : Delphine Minoui.

Sa première virée sur le port de Bandar Abbas, au sud de l'Iran, Nazila Noebashari, 38 ans, ne l'oubliera jamais. «J'étais allée superviser l'arrivée de certains colis pour la société de mon père», se souvient la businesswoman iranienne. «On m'a tout simplement interdit d'entrer parce que j'étais une femme !» Quinze ans plus tard, cette femme de poigne, la cigarette au bec et le châle jeté sur sa longue chevelure brune, dirige Traf.Co, une des plus grosses compagnies de transport de marchandises du Moyen-Orient. L'oreille collée en permanence sur son téléphone portable, elle est à la tête d'une équipe de 23 personnes. Tout juste de retour d'un voyage d'affaires dans la ville afghane de Hérat, elle prépare déjà ses prochaines missions à travers la région. Et rares sont les portes qui se referment désormais sur elle. Il lui en aura fallu du temps pour s'imposer, dans un pays où les femmes se sont vu interdire l'accès à certains postes (comme celui de juge) après l'arrivée des religieux au pouvoir en 1979. «Ce régime ne nous a jamais fait de cadeaux», ajoute-t-elle. «Tout ce que les femmes ont pu obtenir jusqu'ici, c'est grâce à leurs efforts personnels», insiste-t-elle.


Dans bien des domaines, les droits des Iraniennes sont limités. Selon la loi islamique, la femme ne compte que pour la moitié d'un homme en ce qui concerne les héritages ou les témoignages devant un tribunal. Après l'élection du président Khatami, en 1997, des petites fenêtres se sont ouvertes : foulards plus légers, mixité sur les bancs publics des universités, possibilité de serrer la main en public sans craindre de se faire arrêter par la police. Mais au-delà des apparences, la rigidité revenait en fait au galop.


Malgré toutes ses bonnes intentions, le sixième Parlement réformateur, élu en l'an 2000 (battu par une majorité conservatrice au scrutin de 2004) a réussi à ne faire passer que de maigres changements en matière de droits des femmes. Parmi les nouvelles lois : l'autorisation accordée à des filles célibataires de partir seules étudier à l'étranger et l'augmentation de l'âge du mariage des filles de 9 à 13 ans. En revanche, près d'une vingtaine de projets de lois sont restés bloqués par le Conseil des gardiens et le Conseil de discernement, deux instances conservatrices.


A la veille des élections, le rôle des femmes dans la société iranienne est un thème cher aux candidats. Ainsi Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, favori des sondages, présenté comme un conservateur «pragmatique», déclarait récemment que «les femmes sont comme les hommes. Il n'y a pas de décret religieux qui interdise à une femme d'être présidente».

Le réformateur Mostafah Moïn, lui, s'affiche dans sa campagne, aux côtés d'une femme de caractère, Elahé Koulahi. Il y a 4 ans, cette ancienne députée réformatrice avait fait parler d'elle en refusant de porter le tchador dans l'enceinte du Parlement.

Quant à Mohammad Baqer Ghalibaf, proche des milieux traditionnels, sa fierté est d'avoir inauguré le premier bataillon de «femmes flics», lorsqu'il dirigeait la police.


«Franchement, on n'espère rien d'eux. Les promesses, ça fait bien longtemps qu'on ne compte plus dessus !», réagit Pouran Kamali face à tous ces effets médiatiques qu'elle juge superficiels. A 45 ans, cette mère de trois enfants n'a pas attendu que les aides gouvernementales tombent du ciel pour payer les soins de son mari malade. Cette ancienne institutrice a lancé, l'année dernière, une entreprise personnelle d'un nouveau genre : une agence de taxi uniquement réservée aux femmes, qu'elle dirige depuis son téléphone portable, accroché au volant de sa petite voiture coréenne. Après avoir couru les administrations pour obtenir une autorisation, elle est toujours à la recherche d'un local qui voudra bien l'héberger. Mais elle garde le sourire, malgré les remarques mal placées de certains chauffeurs de taxi masculins.


«Notre métier est double», concède Nazila Noebashari. «Tu dois faire ton boulot de façon professionnelle, et tu dois gagner le respect des hommes», dit-elle. Mais Nazila est fière, aujourd'hui, de citer «toutes ces femmes qui slaloment entre les obstacles». Comme ces centaines d'Iraniennes, rassemblées dimanche soir devant l'université de Téhéran pour exiger plus de droits. Pouran Kamali avait réussi à s'y glisser, au risque de se faire tabasser par la police, qui avait quadrillé le quartier, «pour dire que la discrimination, ça suffit» !


Avocates, chefs d'entreprise, directrices d'école, consultantes en marketing, les Iraniennes ont désormais réinvesti, à force de coups de poing, une multitude de corps de métiers. Bien souvent, leurs consoeurs afghanes, voir irakiennes, les regardent même avec envie. Les rares statistiques disponibles ne sont pas extraordinaires mais elles sont encourageantes. La proportion de femmes actives iraniennes a chuté de 10,8%, en 1976, à 6%, en 1986, pour ensuite augmenter jusqu'à 8% en 1996. Phénomène plus spectaculaire : depuis maintenant trois ans, les filles représentent plus de 60% des effectifs à l'université.


«C'est une véritable révolution féminine», constate Moussa Ghaninejad, journaliste au quotidien Le Monde de l'économie. «Cette nouvelle tendance risque d'avoir des répercussions sociales inédites en Iran, avec des femmes beaucoup plus cultivées, donc beaucoup plus ambitieuses dans leur quête d'un futur mari et dans leurs projets d'avenir», note-t-il.

Ambitieuses, elles le sont. Dans ses heures creuses, Nazila Noebashari, célibataire endurcie, potasse un pavé sur la guerre Iran-Irak. «J'y apprends la stratégie des combattants, et surtout la patience et la mesure : des qualités indispensables pour tenir le coup dans mon métier», dit-elle. Pouran Kamali, elle, a des rêves de femmes d'affaires. «Il est encore trop tôt pour que je me fasse de bonnes marges. Mais quand j'aurai des sous, j'ouvrirai des succursales en province. Et si un jour, je réussis, j'investirai mon capital dans l'immobilier !»


Entretien avec l'ancien Président Hachémi Rafsandjani.

«Je refuse toute différence entre les sexes»

Propos recueillis par D. M.
[15 juin 2005]


LE FIGARO. – Si vous êtes élu président, quelles mesures allez-vous prendre en faveur des femmes ?

Ali Akbar Hashemi RAFSANDJANI. – Nous avons, en Iran, un grand nombre de femmes éduquées, de grandes spécialistes et des expertes dans les domaines scientifiques. Naturellement, j'espère pouvoir créer un espace plus ouvert pour ces femmes. Vous pouvez trouver des femmes qui travaillent comme de vrais entrepreneurs, et même parfois à des niveaux plus élevés. Je refuse de voir une différence entre les hommes et les femmes. Tout doit dépendre des ambitions personnelles.

Votre fille, Faeze Hashemi, ancienne directrice du journal Zan («La Femme»), a récemment suggéré que le port du hedjab (voile islamique) relève d'un libre choix. Allez-vous suivre ses idées ?

La question du hedjab ne relève pas de la responsabilité du président. La loi sur le hedjab a été approuvée par le Parlement. Notre Constitution stipule qu'aucune loi ne doit s'opposer à l'islam. Mais comme vous le voyez, les femmes bénéficient d'un contexte plus libre qu'avant, et ce sera encore mieux à l'avenir.

Comptez-vous reprendre l'enrichissement d'uranium, si vous devenez président ?

Bien sûr, nous voulons reprendre l'enrichissement de l'uranium et nous allons nous efforcer d'obtenir la confiance des Européens et des Américains à ce sujet.

Quelle est le premier pas que vous allez faire en direction des Etats-Unis ?

J'ai longuement évoqué ce sujet avant d'envisager de devenir président. J'ai déjà fait mes propositions aux Etats-Unis. Je n'ai rien d'autre à ajouter à ce propos.