Le Figaro, 27 juin 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
Les femmes et les intellectuels risquent de faire les frais de la «société islamique exemplaire»
Malgré les appels du guide religieux à ne pas célébrer la victoire, Hassan n'a pas pu s'en empêcher. La nuit passée, il a rassemblé les copains bassidjis (volontaires) de son quartier du Sud, enfourché sa grosse moto Honda, remonté la grande avenue Vali Asr vers le nord huppé de Téhéran pour crier «Vive Ahmadinejad !», sous le nez des passants venus savourer la fraîcheur de cette nuit d'été. «La voix du petit peuple a été entendue», hurlait-il en brandissant un drapeau de l'Iran dans une main et un portrait du nouveau président, barbe noire et costume sombre, dans l'autre. Par «petit peuple», Hassan désigne les chômeurs, les retraités, les nombreuses familles de martyrs et de miliciens islamistes. Comme lui, tous sont des déçus des réformes de Khatami, «trop politiques et pas assez économiques». Ils ont été flattés par les slogans populistes d'un homme qui se dit être «le balayeur des rues de la nation». Dès l'annonce des résultats, samedi matin, Mahmoud Ahmadinejad, 49 ans, a ainsi promis l'instauration d'une «société islamique exemplaire, développée et puissante». De quoi réjouir Hassan et ses acolytes. Elu avec 62% des voix, loin devant son adversaire modéré Hachemi Rafsandjani, Ahmadinejad a néanmoins créé la surprise et l'inquiétude à l'intérieur comme à l'extérieur du pays. Ce vétéran des unités spéciales des gardiens de la révolution, ancien gouverneur de la province d'Ardabil, quasiment inconnu avant de devenir maire de Téhéran en 2003, symbolise une nouvelle génération de révolutionnaires, défenseurs de l'héritage de Khomeiny, du respect des valeurs islamiques, et peu enclin à s'ouvrir sur le monde.
«C'est la fin des libertés acquises sous Khatami. Je crains le pire : la fermeture des journaux et la répression sociale et culturelle», se lamente une jeune journaliste iranienne, qui préfère garder l'anonymat. Car cette fois-ci, dit-elle, les conservateurs ont la main sur tous les leviers du pouvoir. Pour elle, c'est le début d'une nouvelle ère, «celle de la radicalisation, dont les femmes risquent d'ailleurs d'être les premières victimes». Elle n'a pas oublié l'islamisation des centres culturels de Téhéran avec l'arrivée d'Ahmadinejad à la tête de la mairie de Téhéran, les compétitions de lecture de Coran venant faire de l'ombre aux concerts. Elle n'a pas oublié, non plus, l'accrochage récent de cette gigantesque fresque d'une kamikaze palestinienne sur une grande artère de Téhéran. Quelques mois plus tôt, Ahmadinejad avait fait arracher des affiches publicitaires qui contenaient la photo d'un footballeur britannique. Le noir des martyrs contre la couleur de la vie, prônée par le président sortant...
Le jeune comédien Mohammad Jowzi se sent désemparé. Sa troupe, qui avait bénéficié de l'assouplissement de la censure sous Khatami, a été l'une des premières à monter des pièces étrangères interdites depuis la révolution, comme En attendant Godot, de Samuel Beckett, ou encore Les Rhinocéros de Ionesco. Aujourd'hui, il s'étonne de voir qu'un radical comme Ahmadinejad ait remporté haut la main cette élection. «Il y a huit ans, c'était la joie. Aujourd'hui, j'ai des sanglots coincés au fond de la gorge. Ma tristesse, ce n'est pas tant de voir que notre nouveau président est un extrémiste. C'est de constater que les Iraniens ont voté pour un extrémiste avec la même ferveur qu'ils avaient voté, il y a huit ans, pour un réformateur», dit-il.
Pour Mehrzad Boroujerdi, spécialiste du Moyen-Orient, le résultat doit se lire comme «un vote de protestation contre les réformateurs et leurs promesses non tenues». Et de rappeler que «la campagne de Khatami reposait sur la société civile et le respect de la loi, au détriment de l'amélioration du niveau de vie des Iraniens». Mais pour d'autres analystes, l'activation du réseau des bassidjis ainsi que d'importantes fraudes ont joué un rôle important dans cette victoire triomphale très contestée. Le ministère de l'Intérieur n'a d'ailleurs pas hésité à monter au créneau en dénonçant la manipulation du vote.
A plusieurs reprises, des témoins ont pu constater la présence de miliciens islamistes devant les bureaux de vote, cherchant à influencer les électeurs. Certains évoquent des bourrages d'urnes et des achats de voix.
Cette réapparition des bassidjis, force de mobilisation volontaire liée aux gardiens de la révolution, inquiète. Connaissant le passé de Ahmadinejad et sa proximité avec ces milices, les réformateurs, grands perdants de ces élections, craignent aujourd'hui une militarisation de la politique. «C'est un danger que nous devons prendre en compte», commente Reza Youssefian, ancien député réformiste. «Tous ces réseaux qui ont soutenu Ahmadinejad risquent de gagner des postes importants au sein du nouveau gouvernement et de vouloir gérer le pays à leur façon», poursuit-il.
La communauté internationale ne cache pas, non plus, son inquiétude face à cette victoire en demi-teinte. Samedi, le nouveau président iranien a profité d'une de ses premières allocutions télévisées pour assurer les Occidentaux de sa fermeté, en particulier sur le nucléaire, en accusant même les négociateurs iraniens de faire «marche arrière de 500 kilomètres».
Quelques jours plus tôt, Ahmadinejad annonçait l'intention de l'Iran de poursuivre les discussions avec les Européens sur le nucléaire «de façon rationnelle», mais sous certaines conditions. «S'ils acceptent notre droit légitime (à enrichir), nous allons coopérer. Sinon, rien ne forcera les Iraniens à se plier à leurs demandes», précisait-il. La question des rapports avec l'Amérique reste également en suspens.
Si l'espoir d'un réchauffement des relations avec Washington avait émergé avec la candidature de Rafsandjani, la victoire de cet islamiste pur et dur vient changer la donne. «Par le passé, les Américains ont rompu les relations avec l'Iran pour faire pression. S'ils veulent maintenant rétablir des relations, c'est pour la même raison. Nous ne voulons pas de relations qui nous soient imposées», insistait récemment Ahmadinejad.
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