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Le Figaro, 1er août 2005.

Téhéran : Delphine Minoui.


Il ne porte pas de turban mais défend sans compromis les valeurs de la révolution. Il n'a pas étudié dans les cercles théologiques de Qom, mais ses discours, simples et concrets, sont colorés de références à la religion. En costume sombre et chemise blanche, il a prouvé, par le passé, sa loyauté envers le régime en officiant chez les gardiens de la révolution, puis a étudié l'ingénierie, avant de faire du terrain, d'abord en tant que gouverneur d'Ardébil, puis comme maire de Téhéran. A 49 ans, Mahmoud Ahmadinejad fait partie d'une nouvelle génération de politiciens iraniens, mi-technocrates, mi-révolutionnaires : les Bâtisseurs de l'Iran islamique. Leur mouvement, créé voici à peine deux ans et demi, s'est imposé dans le paysage politique de l'Iran.


L'élection de cet islamiste populiste, le 24 juin, a surpris les observateurs occidentaux. Elle consacre en fait un projet bien pensé qui a mûri au cours de la présidence de Mohammed Khatami, en réaction aux réformes, perçues par certains comme hypocrites et élitistes. «Après la guerre (Iran-Irak), les gens ordinaires n'ont pas profité de la reconstruction. L'inflation, la corruption et l'injustice ont nui au peuple. Même si le mouvement du 2 Khordad (date de l'élection de Khatami) avait pour slogan principal la démocratie, il n'a fait qu'assurer les intérêts d'un certain groupe», peut-on lire sur le site Internet des Bâtisseurs.


Le mouvement est créé en 2003, à la veille des élections municipales de Téhéran. Les Bâtisseurs se présentent comme les défenseurs d'une justice sociale et d'un islam authentique, qu'ils opposent aux réformes occidentalisées et abstraites de leurs prédécesseurs. A la faveur d'une participation très faible, les 15 candidats présentés à Téhéran par les Bâtisseurs sont tous élus. Ils choisissent Ahmadinejad comme maire. «Nous nous sommes rassemblés avec pour objectif de mettre de l'ordre dans la mauvaise gestion du précédent conseil municipal – majoritairement réformateur. Nous avons réuni de vrais experts de la ville, des urbanistes, des architectes», explique Mehdi Chamran, membre fondateur d'Abadgaran, président du conseil municipal de Téhéran, et possible numéro deux du nouveau gouvernement iranien.


Si sa vision d'un islam pur et dur fait grincer des dents, la population retient d'Ahmadinejad les prêts sans intérêt offerts aux jeunes mariés et sa lutte contre les embouteillages. De nouveaux axes routiers sont construits. Le XVIIe arrondissement, un des plus pauvres de la capitale, profite d'importants changements. Un parc de 180 hectares est inauguré dans le sud de Téhéran.

Un an plus tard, nouvelle victoire. Forts du soutien des classes populaires, les Bâtisseurs décrochent la majorité au Parlement iranien. Diplômés de grandes universités – certains ont même étudié à l'étranger – les nouveaux députés sont adeptes de la doctrine khomeyniste et plaident en faveur d'un système égalitaire qui favoriserait l'accès de tous aux nouvelles technologies.


Dans une entrevue publiée le 4 juillet par l'agence de presse Isna, le journaliste réformiste Mashallah Shamsolvaezin évoque, avec l'élection d'Ahmadinejad, «l'avènement d'une nouvelle classe politique qui vise à poursuivre le projet de la révolution islamique». Cette classe, dit-il, «a utilisé les erreurs des gouvernements de l'après-guerre (Iran-Irak)» et a exploité le conflit entre les pauvres et les riches dans un pays où, selon la banque centrale, 18 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Face à la campagne «à l'américaine» de Rafsandjani, son adversaire du second tour, Ahmadinejad a séduit l'électorat populaire et islamique par son humilité et son discours sur la lutte des classes. Sa victoire a révélé le malaise d'une partie des Iraniens qui vivent en marge de la société de consommation urbaine. Elle a été permise par le soutien d'importants ayatollahs conservateurs comme Mezbah Yazdi, proche des idéaux du guide religieux, mais aussi des pasdarans (l'armée idéologique) et des «caisses d'emprunt sans intérêts». Autant de structures qui prouvent la solidité du régime, en dépit de la contestation d'étudiants et intellectuels.


Aujourd'hui, ces derniers ne cachent pas leur crainte de voir le régime se militariser. La présence d'anciens de l'armée des pasdarans et des bassidjis (miliciens islamistes), y compris Ahmadinejad, dans le cercle des Bâtisseurs inquiète. «Les pasdarans se sont récemment enrichis en participant à d'importants projets. Ils représentent une force à la fois économique, militaire et politique. Ils ont la discipline, l'argent, les contacts, et des moyens d'intimidation suffisants pour mater les opposants», constate l'analyste Mehrzad Boroujerdi. «Khatami n'était-il pas le responsable de la propagande pendant la guerre Iran-Irak ?», se défend Mehdi Chamran, en réfutant ces accusations.


Les Bâtisseurs ne cachent pas leur attachement au guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei, et aux règles islamiques. Mehdi Chamran est fier d'évoquer la récente construction de parcs réservés aux femmes. Ce geste, perçu comme une ségrégation par les intellectuels, constitue pour lui «une avancée culturelle». Dans le cadre de cette fameuse «justice islamique», prônée par les Bâtisseurs, il suggère, à l'instar d'Ahmadinejad, «une lutte contre la corruption et plus de transparence dans la gestion des institutions gouvernementales». Quant aux entreprises étrangères, «pourquoi faire appel à elles quand nous sommes autosuffisants dans certains domaines comme l'industrie du ciment ?».


L'énigme reste la diplomatie. «Le nouveau président n'a aucune expérience dans ce domaine. C'est une de ses grosses lacunes», remarque Nasser Hadian, professeur de sciences politiques à l'université de Téhéran. Quid de l'épineux dossier nucléaire ? «Que ce soit avec Khatami ou Ahmadinejad, ça ne change pas grand-chose, car cette question relève du consensus et ne dépend pas directement du président», analyse Hadian. «Nous espérons que les Européens sauront poursuivre des négociations réalistes et qu'ils ne subiront pas l'influence sioniste et américaine, met néanmoins en garde Mehdi Chamran. Quant à George W. Bush, il ferait mieux de se taire. Dès qu'il parle, cela aggrave son cas à nos yeux.»