Interview avec Emadeddin Baghi. 18 décembre 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
Emadeddin Baghi, 43 ans, dirige à Téhéran l’association de défense des prisonniers. Cet intellectuel iranien, emprisonné de 2000 à 2003 pour, entre autres, ses écrits dénonçant la peine de mort en Iran, vient de recevoir le Prix des droits de l’homme de la République française. Il commente les dernières déclarations du président Ahmadinejad.
Comment percevez-vous les propos de Mahmoud Ahmadinejad qui, après avoir appelé à « rayer Israël de la carte », vient de qualifier l’holocauste de mythe ?
Ce sont des propos provocateurs, qui rompent avec la politique iranienne de ces vingt dernières années. La République islamique d’Iran n’a certes jamais reconnu la légitimité de l’Etat d’Israël, mais ni Rafsandjani ni Khatami ne se sont jamais prononcés en faveur d’un anéantissement de l’Etat hébreu. De plus, en vertu du respect des droits de l’homme, ce n’est pas le rôle d’un peuple, encore moins d’un Etat de prendre des décisions à la place d’un autre Etat. L’Iran n’a pas à essayer de réinterpréter l’histoire. Mais d’après moi, les déclarations d’Ahmadinejad à l’égard d’Israël visent avant tout un objectif de propagande interne. C’est un moyen, pour lui, de détourner l’attention de certains de ses électeurs, déçus de ne pas voir le gouvernement tenir les promesses de la campagne présidentielle sur l’amélioration de leur niveau de vie. Ahmadinejad avait promis « d’apporter l’argent du pétrole sur la table du peuple ». Où est cet argent ? Personne n’en a encore vu la couleur. Alimenter le spectre d’une possible attaque israélienne est un bon moyen d’essayer de ressouder la population. C’est également une bonne raison, pour les autorités, de museler la presse et de justifier la répression politique interne.
Pour beaucoup d’Européens, l’élection d’Ahmadinejad, inconnu du grand public, en juin dernier, est demeurée une énigme. Comment analysez-vous sa victoire ?
Les réformateurs, qui ont dominé la scène politique pendant huit ans, se sont trop concentrés sur des questions abstraites comme la démocratie et la liberté d’expression. Ils ont ignoré les attentes économiques du peuple. Ce fossé culturel entre la classe intellectuelle et le reste de la société a favorisé la victoire d’Ahmadinejad.
Vu de l’extérieur, un rideau noir est tombé sur la scène iranienne : purges ministérielles, rappels de certains ambassadeurs iraniens connus pour leur position réformatrice, appel à la création d’une « société islamique exemplaire »… Comment des intellectuels, comme vous, vivent-ils la situation actuelle ?
Nous sommes pessimistes. Sous Khatami, la censure sur les livres s’était assouplie. A l’heure actuelle, mes trois derniers ouvrages sont bloqués au sein du nouveau ministère de la Culture. Et puis les prisonniers politiques n’ont plus le soutien du Parlement, désormais majoritairement conservateur.
En dépit d’une mainmise totale des conservateurs sur les différents leviers du pouvoir, la société civile continue à s’exprimer via des ONG comme la vôtre, via la presse, via le théâtre. Drôle de paradoxe...
Dans notre société, des institutions ont appris à s’exprimer. Pendant ses huit années de mandat, Mohammad Khatami a toujours toléré la critique, y compris à son égard. La presse a saisi cette ouverture pour être plus incisive. Il est maintenant difficile de faire marche arrière. Il y a un débat qui s’est instauré dans la société. Aujourd’hui, les autorités iraniennes ont beau mettre la pression, elles ne peuvent pas empêcher la société de s’exprimer.
A l’heure où l’Iran durcit son discours sur le dossier nucléaire, l’Europe a proposé à Téhéran d’enrichir l’uranium en Russie afin de rassurer la communauté internationale. Mais l’Iran a récemment répété qu’il était hors de question que la production du combustible se fasse hors du pays. Si vous deviez faire une proposition, que suggéreriez-vous ?
Le seul moyen de mettre un terme à ce problème, c’est de soutenir le processus démocratique iranien qui émane de la société. Si le monde s’inquiète de voir l’Iran ou la Corée du Nord, et non l’Inde, développer leur programme nucléaire, c’est parce que ces pays ne sont pas des démocraties.
A l’intérieur, le président Ahmadinejad est-il pleinement soutenu par le guide religieux et par le clan conservateur ?
Le pouvoir d’Ahmadinejad est limité. Il est important de rappeler qu’en Iran, le Président n’est pas la personnalité la plus importante. Le guide religieux reste le numéro un du régime. Aujourd’hui, même si l’ayatollah Khamenei n’est pas pleinement d’accord avec Ahmadinejad, il sait l’utiliser pour effrayer les autres. Ahmadinejad est comme un épouvantail que les parents utilisent pour faire peur aux enfants. Il faut également noter que le président a rencontré récemment de vives oppositions de la part de son propre clan, notamment sur son choix de nouveaux ministres.
Pourrait-on alors envisager une fronde anti-Ahmadinejad visant à le destituer ?
On pourrait imaginer qu’il soit écarté du pouvoir sur la base de sa mauvaise gestion des affaires internes du pays. Mais quand il s’en prend à Israël ou à l’Occident _une rhétorique qui s’inscrit dans les valeurs de la révolution islamique_, il sait qu’il est protégé, que personne au sein du pouvoir n’osera s’opposer à lui. S’affronter à lui sur cette question serait interprété comme un soutien à Israël.