Le Figaro, Mercredi 2 juillet 2003.
Téhéran : Delphine Minoui.
Entretien avec Ehsan Naraghi, sociologue iranien.
Les mouvements protestataires étudiants qui secouent l'Iran sont-ils révélateurs des aspirations de la société ?
Il y a eu ces dernières années, régulièrement, des mouvements d'étudiants mais jamais de cette ampleur. Il est vrai que cette contestation n'est pas suivie par la population mais elle lui a réservé un accueil sympathique. On peut parler d'une véritable prise de conscience de la société iranienne à travers les étudiants mais également à travers les femmes et les intellectuels religieux. Les Iraniennes représentent plus de la moitié des effectifs à l'université. Au Parlement, les treize femmes députées sont incroyablement actives. Les Iraniennes se font remarquer dans tous les domaines culturels : littérature, théâtre, cinéma, peinture. Quant au jeune clergé, il mérite une attention particulière. A côté des cours théologiques, les jeunes mollahs s'intéressent aujourd'hui à la poésie, à l'histoire, au droit.
Est-ce que cela veut dire que certains défenseurs d'un islam pur et dur sont en train de revoir leur discours ?
Exactement. Prenez quelqu'un comme le philosophe religieux Abdol Karim Sorouch. Au début de la révolution, il fut un des principaux responsables de l'épuration culturelle dans les universités. Aujourd'hui, il est une des figures de pensée du mouvement réformateur. Sa thèse repose sur l'idée qu'il ne faut pas instrumentaliser la religion. Ses idées sont bien sûr loin de plaire aux conservateurs, qui dirigent les principales sphères du pouvoir. Mais ses écrits ont déjà inspiré toute une nouvelle génération de penseurs iraniens, qui cherchent à concilier islam et modernité. Cette nouvelle génération a fait surface à partir de 1989, date de la fin de la guerre contre l'Irak et de la mort de l'ayatollah Khomeini. La culture du martyr et le dévouement absolu à un leader charismatique se sont peu à peu estompés. C'est la métamorphose de l'islamisme en un mouvement qui se veut libéral-démocratique. On peut dire que pour la première fois dans son histoire, l'Iran se retrouve face à lui-même et expérimente sa propre forme de démocratie. Quand on sait que 90 journaux ont été fermés en deux ans, que de nombreux militants libéraux viennent d'être condamnés à la prison, que 4 000 manifestants ont été arrêtés ces derniers jours, c'est une bataille qui coûte cher... Je n'ai pas dit que la situation était évidente. Le processus démocratique iranien sera long et difficile. Les Iraniens doivent faire preuve de patience. Le problème de l'Iran actuel, c'est que la religion fanatique s'est liée aux intérêts d'une classe dirigeante qui occupe les centres de décision. Mais ce qui importe, c'est que le mouvement de résistance se maintienne. Par exemple, une centaine de députés n'ont pas hésité à rédiger une lettre farouche directement adressée au guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei. Malgré l'obstruction systématique du Conseil des gardiens, les parlementaires continuent à frapper du poing sur la table. Dans le même domaine, on peut également citer les récentes lettres brûlots rédigées par des intellectuels iraniens et par des étudiants, et qui circulent en ce moment sur Internet. De même, si la justice continue à jeter les journalistes en prison, leurs livres sont toujours en vente dans les librairies et leurs idées continuent à bouillonner.
D'après vous, la société iranienne est aujourd'hui le moteur d'une nouvelle forme de démocratie ?
Tout à fait. L'expression de la société iranienne d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle que l'on a connue sous le chah. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, les femmes sont prises beaucoup plus au sérieux maintenant qu'avant la révolution. Elles font complètement partie du débat. Et ce n'est pas le foulard qui va les arrêter. Au cours de son histoire, l'Iran n'a cessé d'être sous influence étrangère. La révolution de 1979 a été une réaction aux dernières années de domination américaine. Quand ils ont pris le pouvoir, les islamistes sont tombés dans un comportement extrême car ils n'avaient aucune expérience politique. Ils sont allés trop loin. Aujourd'hui, certains d'entre eux le reconnaissent. L'enjeu est désormais de retrouver la juste mesure, à l'image de la révolution constitutionnelle de 1906.