Articles > Iran > Le rock iranien fait de la résistance.

Le Figaro, 26 décembre 2005.

Téhéran : Delphine Minoui.

Le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad a ordonné à la télévision et la radio d'Etat de ne plus diffuser de la «musique occidentale et décadente».


DANS CETTE PETITE serre abandonnée au milieu d'une cité-dortoir de
Téhéran, Sohrab Mohebbi, 24 ans, et ses cinq compères sont à J-2 de leur
prochain concert clandestin. Accroupis sous un poster de Dire Straits, ils
font vibrer leurs guitares électriques au rythme du trombone et de la
batterie. Ils portent des Converses et des Jeans délavés. Dans l'intimité
de ce studio miniature, ils chantent dans un anglais parfait sur des airs
mi-jazz mi-rock qui rappellent Bob Dylan.

Aux yeux du nouveau président conservateur iranien, ils incarnent «la
musique occidentale et décadente», dont la diffusion vient d'être
interdite à la télévision et à la radio. Après ses diatribes incendiaires
contre Israël, Mahmoud Ahmadinejad s'attaque à la scène culturelle
iranienne, en suggérant une «musique relaxante qui rappelle la période de
la révolution islamique». Mais il en faudrait plus pour intimider Sohrab
et sa bande. «Ce genre de déclaration ne change rien pour nous !»
lance-t-il.

Cela fait bien longtemps, dit-il, que les fans de musique occidentale ont
appris à naviguer à travers les mailles de la censure, dans un pays où les
boîtes de nuit et les cafés-concerts sont formellement interdits. Son
groupe, baptisé 127, en est le meilleur exemple. Créé il y a quatre ans,
il n'est jamais parvenu à décrocher une autorisation de sortir un CD.
Contraint de se réfugier dans la clandestinité, le groupe est
paradoxalement l'un des plus connus d'Iran. «Grâce à Internet et au bouche
à oreille, on s'est créé notre propre réseau de contacts», souffle le
jeune musicien. Le mois dernier, plus de 20 000 visiteurs ont afflué sur
le site de 127, où les derniers tubes sont téléchargeables gratuitement.
Les billets de leur prochain concert, programmé dans une salle privée de
la capitale iranienne, sont partis comme des petits pains.

«Ahmadinejad n'aura jamais le dernier mot sur la musique décadente»,
prédit Shadi Vatanparast, l'organisatrice du premier festival de musique
underground iranien. Lancé il y a trois ans, via le Net, cette nouvelle
vitrine de la dissidence culturelle a permis à de nombreux musiciens de
faire entendre leur voix au-delà des quatre murs de leur cave
poussiéreuse. «Les internautes votent pour leurs groupes préférés. C'est
impressionnant de voir le nombre de retours qu'on a de l'étranger !»
constate la jeune Persane en foulard et baskets. «Les autorités auront
beau imposer de nouveaux interdits, les gens regarderont toujours
clandestinement le satellite, surferont sur la Toile et s'ouvriront au
monde», dit-elle... Sans compter une multitude d'autres «petits
arrangements avec la censure» comme l'organisation de soirées privées dans
des villas huppées du nord de Téhéran ou les voyages organisés à Dubaï,
l’eldorado arabe voisin, - pour aller assister aux concerts des stars de la pop
musique iranienne en exil -. Ou encore les copies pirates des derniers tubes de
musique occidentale.

Le disquaire Babak Chamanara en a fait son fond de commerce. Derrière le
comptoir de sa boutique, on peut trouver, pour l'équivalent de 3 euros, le
dernier album de Shakira, de Céline Dion ou de Metallica. «Je n'ai reçu
aucune consigne particulière et ma clientèle n'a pas l'air intimidée par
les déclarations d'Ahmadinejad», remarque Chamanara, en extirpant d'un
tiroir le CD vidéo du dernier concert de Queen, tout juste sorti aux
Etats-Unis. «Vous savez, ajoute-t-il, en dix ans de métier, j'ai vu
défiler plusieurs gouvernements. A chaque fois, c'est la même chose : on
nous impose de nouveaux interdits et on nous annonce de nouvelles
autorisations. Ce n'est jamais tout noir ou tout blanc. Au milieu de ce
labyrinthe, on a fini par apprendre à se faufiler.»

La musique occidentale, bête noire de Khomeiny, le père de la révolution
islamique, a subi des hauts et des bas depuis 1979. Avec l'arrivée au
pouvoir des religieux, des mesures strictes furent imposées : interdiction
de chanter pour les femmes, prohibition des mélodies joyeuses et de la
musique américaine. Livrées au silence, les stars de la variété iranienne
s'enfuirent à Los Angeles, où elles continuent aujourd'hui à organiser des
concerts pour la diaspora en exil. Après la victoire du président
réformateur Khatami, en 1997, les artistes réussirent à récupérer
certaines libertés : le retour de la musique pop, l'organisation de
concerts, et, plus récemment, la vente officielle des cassettes de
certains chanteurs occidentaux triés sur le volet – Pavarotti, Julio
Ilesias, Cat Stevens. A la surprise générale, deux jeunes groupes de rock iranien, Kahatmayan et Meera parvinrent, pour la première fois, à décrocher une autorisation de sortir un album.


Mais le printemps culturel ne dura pas longtemps. A l'arrivée
d'Ahmadinejad à la tête de la mairie de Téhéran, en 2003, la plupart des
concerts occidentalisés furent à nouveau proscrits. Aujourd'hui, des
dizaines d'autorisation sont bloquées au ministère de la Culture. «Nous
sommes en train de faire un bond en arrière», s'inquiète Farzam Rahimi, le
leader du groupe Meera. Dégoûté, son guitariste est récemment parti pour
l'Allemagne. Son pianiste a fait route vers le Canada. Dans un mois,
Farzam quittera à son tour l'Iran. En attendant de trouver mieux, les gais
lurons de 127 préfèrent, eux, s'en tenir à l'exil intérieur dans leur
studio-cachette. Mais derrière leurs sourires se cache une certaine
amertume. Dans son tube à succès, The New Sky, Sohrab Mohebbi, le
chanteur, évoque «le ciel qui me tombe sur la tête». Comme toujours en
Iran, c'est la métaphore qui a le dernier mot.