Le Figaro, 10 mai 2006. Delphine Minoui, Téhéran.
La missive adressée à George Bush pourrait, d'après des observateurs, cristalliser les tensions au lieu de les apaiser.
Annoncée depuis une semaine, la conférence devait porter sur une analyse géopolitique des relations sensibles entre l'Iran et les Etats-Unis. Face à un amphithéâtre rempli d'étudiants, une demi-douzaine de professeurs libéraux se sont ainsi donné rendez-vous, mardi, à la Faculté de sciences politiques de Téhéran pour présenter leurs exposés en faveur d'un dialogue constructif avec les Etats-Unis pour sortir de la crise nucléaire. Mais après la surprise provoquée, lundi, par la lettre adressée par le président ultra-conservateur iranien à son homologue américain, le débat s'est vite enflammé autour du «bavardage superflu d'Ahmadinejad».
«Ce courrier risque de renforcer les tensions entre les deux pays, plutôt que de les apaiser», s'est ainsi inquiété le professeur de sciences politique Davoud Hermidas Bavand. La lettre de 18 pages, dont le contenu a été révélé hier, se présente, en effet, comme un florilège de griefs contre les Etats-Unis et d'incantations mystiques. Une leçon de morale où Ahmadinejad propose à son interlocuteur «un retour aux enseignements des prophètes». Choqué par le contenu quasi surréaliste de la missive, le politologue iranien Ahmad Naghibzadeh ose même comparer les propos du président à ceux de feu l'imam Khomeiny quand, en 1991, «il invita Gorbatchev à se convertir à l'islam».
La lettre d'Ahmadinejad se présente, certes, comme un geste historique. C'est la première amorce d'un dialogue direct entre Téhéran et Washington depuis la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays en 1980, année de la prise d'otages à l'ambassade américaine. «C'est un geste d'autant plus symbolique qu'il vient d'un homme issu du clan le plus dur du régime, qui s'était, jusqu'ici, interdit toute discussion avec Washington», analyse le député Akbar Alani. Il n'y a pas si longtemps, la justice conservatrice avait d'ailleurs jeté en prison le sociologue Abbas Abdi pour avoir brisé ce tabou en publiant les résultats d'un sondage révélant que les trois quarts des Iraniens étaient en faveur d'une reprise d'un dialogue entre les deux pays. Mais pour Naghibzadeh et ses collègues, «ce ne sont pas des slogans provocateurs adressés aujourd'hui directement à Bush qui vont faire avancer la situation».
Même écho chez les observateurs de la politique américaine. «Cette lettre n'était qu'un coup médiatique et tactique, une tentative de créer un peu de confusion dans le jeu diplomatique», constate Emile El-Hokayem. Ce chercheur au Stimson Center, un groupe de réflexion indépendant basé à Washington, rappelle que déjà, à la base, «l'administration américaine est idéologiquement opposée, pour le meilleur ou pour le pire, a un dialogue sérieux avec l'Iran qui reviendrait à accorder une légitimité au régime iranien dont elle souhaite ardemment la chute».
Sous le couvert de l'anonymat, un diplomate occidental en poste à Téhéran constate que «si les Iraniens ont toujours finalement rêvé de parler d'égal à égal avec Washington, ce n'est pas le cas du côté américain». Le traumatisme psychologique laissé par la prise d'otages et la prise en compte du lobby pro-israélien empêchent, en effet, l'administration américaine de s'adresser directement aux autorités iraniennes.
A Téhéran, pourtant, les partisans de la modération restent convaincus que dans le contexte de crise actuelle, il est urgent que l'Amérique parle à l'Iran. «Tant que nous n'aurons pas réglé nos différends avec Washington, nous ne pourrons pas sortir de cette crise», souligne Davoud Hermidas Bavand. Pour sa part, Ahmad Naghibzadeh regrette que «ce ne soit pas un homme plus posé, comme Hachemi Rafsandjani - chef du Conseil de discernement et rival d'Ahmadinejad aux dernières élections -, qui ait amorcé le dialogue». Pour lui, l'Iran est en train de commettre de graves erreurs stratégiques qui pourraient lui coûter très cher. «Au lieu d'essayer de chercher à récolter le soutien de pays faibles, l'Iran ferait mieux de gagner la confiance de certaines puissances dont le poids compte sur l'échiquier mondial», dit-il. Et de rappeler qu'au moment de la guerre Iran-Irak, la République islamique s'est retrouvée seule. L'histoire, dit-il, pourrait se répéter. «Nous sommes confrontés à une menace sérieuse. Si on maintient notre position radicale, on court le risque de se faire attaquer. Mais si nous suspendons temporairement nos activités nucléaires, nous ne perdons rien. Nous évitons, au contraire, que 50000 de nos enfants soient tués par une intervention américaine en une nuit», ajoute-t-il.