Articles > Iran > Les capitaux iraniens fuient le régime islamique.

Le Figaro, 30 novembre 2005.
Envoyée spéciale à Dubaï et Téhéran : Delphine Minoui.

QUAND IL S'AGIT d'évoquer le bilan des cent premiers jours d'Ahmadinejad au pouvoir, les capitales occidentales font grise mine. Mais à l'ombre des palmiers de Dubaï, petit émirat arabe en plein boom, de l'autre côté du golfe Persique, l'élection du président conservateur iranien a été accueillie avec des cris de joie. Et pour cause : elle a entraîné un afflux d'investisseurs iraniens, des dollars plein les poches, soucieux de placer leur argent en lieu sûr. «L'intérêt que portent les hommes d'affaires iraniens à notre région est plus important qu'il y a six mois», constate Abdul Aziz Badri, le responsable des opérations avec les pays du Moyen-Orient dans la zone franche de Jebel Ali. Dans son bureau climatisé, il voit défiler chaque jour cinq ou six représentants de compagnies iraniennes tentées par une délocalisation dans cette zone libre qui recense près de 6 000 entreprises étrangères, dont plus de 400 sont iraniennes.


«Entre un pays qui se referme sur lui-même et un pays qui nous offre des services de première qualité, une ouverture sur le monde et une exemption d'impôts garantie sur cinquante ans, il n'y a pas photo !», explique le directeur d'une grosse société industrielle iranienne, au chiffre d'affaire de 20 millions d'euros, qui vient de transférer une grande partie de ses activités vers Jebel Ali. «Khatami avait créé un espoir, même si la bataille permanente entre réformateurs et conservateurs ne cessait de ralentir la prise de décision quand il s'agissait de faire passer de nouvelles lois plus libérales. Aujourd'hui, la porte est fermée à double tour. A travers ses discours provocateurs et le nettoyage amorcé dans les sphères administratives, Ahmadinejad a créé un véritable climat d'incertitude», remarque-t-il.

L'industriel iranien s'inquiète notamment de la désignation de nouveaux directeurs, inconnus du monde des affaires, à la tête de six grandes banques étatiques. «Ces personnes, dit-il, semblent avoir été choisies sur des critères idéologiques et non pas selon leurs compétences professionnelles.» La suggestion d'Ahmadinejad de fixer les taux d'intérêt par décret présidentiel sans prendre en compte l'inflation a également provoqué la consternation dans les milieux financiers. Sans compter la nomination, la semaine dernière, d'un jeune de moins de trente ans à la tête de la Bourse de Téhéran, qui connaît une chute record de 25% depuis le mois de juin.

Déclarations sur Israël


Du côté des investisseurs étrangers, c'est la politique du wait and see qui prime depuis les déclarations offensives d'Ahmadinejad sur Israël, et l'obstination de ses acolytes à poursuivre les activités nucléaires. «Sans remettre en cause les projets initiés avant l'élection présidentielle, la situation actuelle paralyse les nouvelles initiatives et freine les entreprises qui s'intéressent à l'Iran», note un diplomate occidental en contact avec des firmes étrangères. D'après de nombreux observateurs, les récents accrochages avec la Grande-Bretagne auraient également conduit à des embargos officieux sur les importations de produits anglais.


Cette ambiance chaotique se trouve aujourd'hui renforcée par le fiasco occasionné par le troisième échec, en fin de semaine dernière, du président iranien à faire accepter un nouveau candidat au poste de ministre du Pétrole, un portefeuille stratégique qui supervise environ 80% des exportations nationales. En juin dernier, Ahmadinejad avait fait de la gestion de l'or noir le pilier de sa campagne en insistant à la fois sur une répartition plus équitable des revenus pétroliers et sur la liquidation de la «mafia en place». Mais dans les trois mois impartis pour former son nouveau gouvernement, il n'est pas parvenu à obtenir la confiance du Parlement iranien – pourtant majoritairement conservateur – sur ses favoris pour le ministère du Pétrole. La vacance du poste risque bien d'avoir des conséquences économiques pour ce pays qui se place comme deuxième exportateur de pétrole de l'Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole).


«Notre économie ne se portait déjà pas bien. Mais avec Ahmadinejad, la situation va empirer», pronostique l'analyste iranien Saeed Leylaz. D'après les chiffres dont il dispose, la croissance économique du pays est passée de 7,5% à 4,8% entre 2002 et 2004. Pour l'année en cours, les estimations tournent autour de 4,5%. Grand connaisseur de l'industrie automobile – un des marchés à succès de ces dernières années –, il constate, ces jours-ci, une chute importante des ventes de voitures.

Chute de confiance des Iraniens


«Dans l'actuel climat d'incertitude, les Iraniens préfèrent attendre de voir plus clair avant de se lancer dans un achat. C'est également le cas dans le domaine de l'immobilier, où, du coup, les prix ont chuté», dit-il. Pour lui, un des phénomènes les plus spectaculaires reste la fuite des capitaux. Selon un spécialiste iranien de la finance, proche des milieux bancaires, l'équivalent de 13 milliards de dollars en liquidité auraient été transférés en dehors du pays en l'espace de ces trois derniers mois. Ces chiffres sont néanmoins difficiles à vérifier.


Pour l'heure, l'intérêt suscité par Dubaï reste un bon baromètre de la chute de confiance des Iraniens dans l'avenir de leur pays. «Ce n'est pas nouveau. A chaque crise politique, les Iraniens qui en ont les moyens se tournent vers Dubaï», rappelle l'industriel iranien. A seulement deux heures d'avion de Téhéran, le petit émirat avait déjà profité d'un afflux colossal de capitaux iraniens après la prise du pouvoir par les religieux, en 1979. A l'époque, ces sommes furent investies dans l'immobilier et l'industrie des loisirs et du tourisme. Sous Khatami, de nombreux Iraniens de l'étranger avaient tenté un retour au pays. Avec le pessimisme ambiant qui règne aujourd'hui à Téhéran, ils songent à plier de nouveau bagage... De quoi faire le bonheur des Emiriens. «Les Iraniens ont de l'argent. Pour nous, ils représentent un véritable potentiel d'investissement sur lequel on mise pour l'avenir du développement de Dubaï», remarque Abdol Aziz Badri.