Le Figaro, 14 juin 2005.
Los Angeles : de notre envoyée spéciale, Delphine Minoui.
L'Iran a annoncé hier avoir arrêté des premiers suspects après les quatre attentats qui ont fait au moins huit morts la veille à Ahvaz et à Téhéran. Le pouvoir, qui a mis les attaques sur le compte «d'éléments liés à l'étranger», a assuré que l'élection présidentielle prévue vendredi ne serait pas perturbée. Le groupe armé islamo-marxiste des Moudjahidins du peuple, établi en Irak et en France, a démenti toute implication. A Los Angeles, à 14 000 kilomètres de Téhéran, où se trouve la principale communauté iranienne à l'étranger, les exilés dénoncent en bloc le régime, mais peinent à trouver une alter native à la République islamique.
La grosse horloge en forme de carte de l'Iran annonce la pause déjeuner. Collé au téléphone, dans son studio d'enregistrement ultra climatisé, Zia Atabay, costume sombre et cravate en damier jaune et bleu, n'a pas le temps de s'en préoccuper. Dans quelques heures, il s'adressera en direct à l'Iran, sa «chère terre perdue», pour dire non aux élections. «Il ne me reste que quelques jours pour convaincre les Iraniens de ne pas aller voter», confie cet ancien chanteur pop exilé depuis vingt-cinq ans aux États-Unis.
Son outil de campagne contre le régime iranien s'appelle NITV (National Iranian Television), une petite chaîne d'opposition à la République islamique, lancée il y a cinq ans à Los Angeles. Ses programmes sont diffusés en Iran via satellite. Depuis, une vingtaine d'autres chaînes du même genre ont vu le jour. Au programme : vidéo clips sulfureux, vieux films en noir et blanc et talk shows à gogo, que Zia Atabay, 62 ans, anime avec ses compères. Face à la caméra, ils y dénoncent, en persan et sans retenue, les religieux au pouvoir en Iran. Depuis Téhéran, Chiraz ou la ville sainte de Qom, les Iraniens les appellent en direct au téléphone pour vider leur sac. De quoi faire grincer des dents les autorités iraniennes, qui ont tenté, en vain, de brouiller ces chaînes.
A la veille de l'élection présidentielle du 17 juin, l'agenda se politise. Récemment, une équipe de NITV a interviewé le fils de l'ancien chah, renversé par la Révolution islamique de 1979. «Mais nous ne sommes pas monarchistes. Nous donnons la parole à tous les opposants», précise Atabay, qui refuse toute étiquette. Les opposants interrogés sur NITV restent pourtant limités aux exilés qui, comme lui, ont fui le pays il y a un quart de siècle. Leurs débats, sur fond de querelles évoquant le passé, omettent souvent de prendre en compte les mouvements de l'intérieur. «Ces télévisions de l'opposition se contentent de reproduire l'image figée d'un passé ré volu», observe Ali Modarres, professeur de géographie à la State University of California et auteur de recherches sur les immigrés iraniens.
Dans le quartier de Woodland Hills, la décoration du bureau d'Atabay en dit long. Ici, un drapeau flanqué de l'image du lion doré de l'époque impériale. Là, de petites reproductions des bas-reliefs des ruines de Persepolis, rappelant la grandeur de la Perse antique. Ce n'est qu'un exemple parmi d'autres de la façon dont vit la diaspora iranienne de «Tehrangeles» – un surnom faisant référence à la concentration à Los Angeles de plusieurs centaines de milliers d'Iraniens.
Sur l'avenue Westwood, les enseignes des boutiques se lisent en persan et l'odeur du «kebab» s'évade des restaurants. On se croirait à Téhéran, à l'exception, bien sûr, des belles Persanes qui se dandinent en minijupe. «Je vis au rythme des événements iraniens. Le moindre événement qui survient au détour d'une ruelle de Téhéran est pour moi beaucoup plus important que n'importe quelle catastrophe mondiale», confie le poète Noosha Zokaie, croisé à la librairie Ketab (Livre). Comme beaucoup d'Iraniens de Los Angeles, il ne fréquente que des membres de sa communauté et ne parle que le persan.
Zokaie, qui n'a pas revu son pays depuis vingt-cinq ans, ne ménage pas ses propos contre l'élection présidentielle. «Une mascarade ! Les candidats ? Tous les mêmes. Ils appartiennent au système. D'ailleurs, je n'ai jamais cru en Khatami. C'est un religieux comme les autres, avec un sourire en plus !», dit-il en parlant du président sortant Mohammed Khatami, un réformateur. Des propos partagés par Bijan Khalili, 55 ans, le directeur de Ketab. «Quand je vois que seulement huit candidats ont été validés sur plus de 1 000, j'en conclus que ce sont des élections illégales !» enrage-t-il. «Il faut un embargo international contre l'Iran pour que le régime s'effondre», suggère-t-il, tout en se disant «furieux contre les entreprises françaises qui font des affaires avec les mollahs». Ancien membre de l'armée impériale, Zokaie, lui, ne cache pas sa nostalgie du chah et reconnaît un penchant pour son fils, «qui a plus d'expérience démocratique que les autres parce qu'il a vécu à l'étranger». Des opinions partagées par de nombreux Iraniens de Los Angeles, où le jeune Pahlavi a fait des télévisions d'opposition une de ses tribunes d'expression.
Avec la nouvelle génération, le vent tourne. «Mes parents regardent ces télévisions comme un miroir. Il faut clore un chapitre !», lance Behzad Ta ba tabai, 28 ans. Il vient de lancer Namak («Sel»), un magazine culturel iranien en anglais. Au sommaire du premier numéro : l'interview d'un chan teur branché, un article sur le cinéma iranien et un portrait de Miss Iran, élue aux États-Unis.
Behzad n'est jamais retourné en Iran depuis la révolution, mais il y songe sérieusement, «pour rompre avec le cynisme des exilés iraniens». «Je suis convaincu que le changement peut venir de l'intérieur», dit-il. «C'est une situation confortable que de se planter tous les jours devant la caméra en répétant indéfiniment les mêmes rengaines ! Mais en vingt-cinq ans, aucun d'entre eux n'a été capable de proposer une alternative à la République islamique !», lâche-t-il en référence à Zia Atabay et ses confrères.
- FIN -