Articles > Iran > Les intellectuels iraniens craignent pour leurs libertés

Le Figaro, 29 juin 2005.

Téhéran : Delphine Minoui

Les journalistes iraniens craignent que l'arrivée au pouvoir de l'ultraconservateur Ahmadinejad ne remette en question la relative liberté d'expression acquise sous Khatami.


Courbée sur la table de la salle de rédaction, Niloufar Mansourian, 30 ans, visage fin entouré d'un foulard gris, s'est enfin remise au travail. Elle en aura fait couler, des larmes, avant de reprendre sa plume. «J'étais au ministère de l'Intérieur quand les résultats sont tombés samedi. Quand j'ai vu apparaître le nom d'Ahmadinejad, je suis sortie pour pleurer. J'étais sidérée. J'ai vu huit ans d'efforts partir en fumée : notre quête de démocratie, de liberté, la possibilité pour les femmes de mettre des foulards colorés», confie cette trépidante journaliste du service politique.


L'élection de l'islamiste populiste Mahmoud Ahmadinejad à la présidence iranienne a provoqué une onde de choc chez les intellectuels et les hommes de lettres. Au journal Shargh («L'Orient» en persan), le quotidien le plus libéral d'Iran, l'inquiétude flotte encore à travers les couloirs. Une journaliste du département «culture», qui refuse de donner son nom, ose même évoquer le pire : «Et si on devait mettre la clef sous la porte ?», s'interroge-t-elle.


Elle a ses raisons d'avoir peur. Il y a quelques jours, un autre journal, Eqbal, a été sommé de suspendre ses activités. Depuis sa création, il y a deux ans, Shargh était devenu «la» tribune d'expression de référence dans un pays où la presse jouissait d'une relative liberté depuis l'élection de Khatami en 1997. C'est le seul quotidien iranien qui, hormis des pages nationales très fouillées, traite en profondeur l'actualité mondiale. Ironiquement, la plupart de ses journalistes – parmi lesquels de nombreuses femmes – sont des anciens de Hamshari, le journal de la municipalité de Téhéran, qui présentèrent leur lettre de démission quand Ahmadinejad se retrouva maire de la capitale, en 2003... A l'époque, ils avaient déjà senti le vent tourner dans le mauvais sens.


A la veille des élections, la plupart d'entre eux avaient misé sur trois principaux candidats : Mostafa Moïn, Mehdi Karroubi et Hachemi Rafsandjani. Après la surprise du premier tour, l'équipe de Shargh s'est lancée ouvertement dans une fronde anti-Ahmadinejad.

Deux jours avant le second tour, les locaux du journal, nichés dans une rue moderne du nord de Téhéran, se sont transformés en véritable comité de campagne. Une multitude de posters ont envahi les tables : «Le danger du fascisme», «Votez pour Hachemi pour éviter la censure et le despotisme», pouvait-on lire. Les bras chargés de tracts, certains journalistes sont partis à l'assaut des Téhéranais pour mobiliser. A 14h, Shargh, journal du matin, fit sortir une édition spéciale. A sa une, le titre principal de Shargh appelait à «une coalition nationale pour la démocratie et contre le fondamenta lisme».


Mais la mobilisation n'aura pas suffi à convaincre les classes populaires, plus facilement séduites par l'offre d'aide aux chômeurs lancée par Ahmadinejad que par les slogans intellectuels des partisans de Rafsandjani. «On a commis une grave erreur en focalisant la campagne électorale de Rafsandjani sur la classe aisée et les intellectuels. Il fallait s'adresser aux pauvres», confie une journaliste du service «société», qui préfère garder l'anonymat. Elle, qui a déjà vécu les aléas de la presse iranienne, qui a déjà changé dix fois de journal, au rythme des fermetures imposées par la justice, reconnaît avoir perdu tout espoir. «J'avais prévu de partir faire des études en Malaisie. Je vais tout faire pour y aller au plus vite. Les personnes comme moi n'ont plus leur place ici», dit-elle. Avant d'ajouter : «Ahmadinejad prétend qu'être mère de famille est la profession la plus valorisante pour une femme. Dans ces conditions, quelle serait la place d'une femme comme moi, qui travaille et qui ne suis pas mère ?»


Soheila, une de ses collègues, rêve, elle aussi, de partir. Mais ses maigres économies, accumulées en travaillant dans deux journaux à la fois, ne sont pas suffisantes. «Ces élections sont un suicide politique qui va détruire notre image sur la scène internationale, se lamente-t-elle. Khatami était un homme ouvert. Avec Ahmadinejad, c'est la fin du «dialogue des civilisations» et du rapprochement avec l'Occident.»


Assis derrière son ordinateur, Mehran Karami, 37 ans, un des rédacteurs en chef adjoints, chemise verte et visage rond, essaye de remonter le moral des troupes. Mais il reconnaît pourtant «qu'à partir d'aujourd'hui, c'est une nouvelle page qui se tourne». «Avec le réformateur Khatami, on faisait face à un gouvernement ouvert qui acceptait la critique. Le nouveau gouvernement risque d'être moins tolérant. Quand on va couvrir un événement lié à Ahmadinejad, on va se contenter de reproduire ses propos, de façon très neutre, sans faire d'analyse, pour éviter qu'on nous accuse de faire du sabotage», affirme-t-il.


C'est, dit-il, une forme d'autocensure à laquelle les journalistes iraniens se sont déjà habitués, à force de subir les foudres de la justice conservatrice. Car si, sous Khatami, la presse a connu un boom sans précédent dans l'histoire de l'Iran, des dizaines de journaux ont été contraints, en retour, de fermer. Plusieurs journalistes se trouvent encore, à l'heure actuelle, derrière les barreaux.

L'équipe de Shargh en a d'ailleurs, déjà, fait l'expérience. Le 18 février 2004, à la veille des élections parlementaires, le journal fut suspendu pendant quinze jours pour avoir dépassé «les lignes rouges». Son péché : avoir fait paraître une lettre incisive adressée au guide religieux, numéro un du régime, considéré comme une personnalité intouchable, au-dessus du président, par les candidats réformateurs disqualifiés. «Etre journaliste en Iran, c'est savoir nager entre les vagues», commente Amir Hossein Rasael, un autre rédacteur.

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