Le Figaro, 28 juin 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
Le rendez-vous a été fixé au parc Mellat, sur la grande avenue Vali-Asr, au Nord de Téhéran. Baskets aux pieds et foulards serrés autour du coup, elles débarquent toutes des quatre coins de la ville. Il est six heures du matin, suffisamment tôt pour ne pas trop attirer l'attention. Au loin, les moteurs des premières voitures commencent à ronronner. On s'attendrait à un meeting clandestin entre une petite dizaine d'Iraniennes inquiètes pour leur avenir. Mais de politique, il n'est aucunement question. Ni tracts ni slogans répétés à l'avance. Ici, c'est de sport dont il s'agit. «On commence par le jogging, et on poursuivra avec des assouplissements !», lance Azita Monshiri, 42 ans, brunette à lunettes, à la cantonade. Immédiatement, les copines s'exécutent. Entre deux pauses, on parle équipements sportifs, produits diététiques et régimes à la mode.
Paradoxe : à l'heure de la radicalisation du discours politique et de l'islamisation des leviers du pouvoir, au lendemain de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad à l'élection présidentielle, la société iranienne n'a jamais aspiré à autant de modernité dans sa vie quotidienne. «Le sport, c'est notre nouvelle raison d'être, confie Azita. Depuis la révolution de 1979, je portais des manteaux larges qui cachaient mes formes. En plus de vingt ans, j'ai gagné 8 kilos. Alors, depuis que la mode est aux manteaux cintrés, je dois travailler dur pour cacher mon ventre et prendre soin de mon corps.»
Comme elle, de nombreuses Iraniennes dépensent aujourd'hui une énergie incroyable à surveiller leur ligne. Flairant un nouveau marché en pleine expansion, les marques iraniennes se sont d'ailleurs lancées dans la distribution de produits «light» : du Zam Zam (le Coca Cola local) au yaourt frais, tout se consomme sans sucre et sans matière grasse. Tous les mois, une nouvelle artère de Téhéran inaugure son nouveau magasin de sport, où des experts – formés au Canada ou à Dubaï – vous vantent les bienfaits des vélos électriques qui aident à muscler les jambes et des vibromasseurs qui attaquent la graisse en profondeur.
Le phénomène est loin de se limiter aux classes aisées du nord de Téhéran. Dans les quartiers populaires du Sud, les abonnées aux cours de body-building se font de plus en plus nombreuses. «Notre clientèle a triplé en trois ans», constate Afsaneh Khakdoust, professeur de gym au centre Farmanieh, sur les hauteurs de Téhéran. Malgré les horaires parfois contraignants (les centres de sport sont réservés aux femmes le matin, aux hommes l'après-midi, islam oblige...), elle voit débarquer des mères de famille qui font le déplacement depuis très loin. Sous les voiles qui tombent, une fois la porte fermée, les justaucorps aux couleurs acidulées se livrent une redoutable concurrence.
Le minois coincé entre les quatre plis de son tchador noir, Fatemeh Sadat Tassaloti, enseignante de droit islamique, a opté pour les bienfaits de la diététique pour perdre ses dix kilos de trop. «Pourquoi faudrait-il réserver ce genre de pratiques aux Européennes et aux Américaines ? Les Iraniennes y ont bien droit aussi», insiste-t-elle. Dans la salle d'attente de l'institut Taamasrar, dirigé par le Dr Roshandel, un des nutritionnistes les plus cotés de la place, elles sont une vingtaine, comme elle, à attendre leur tour. «C'est bien connu au Moyen-Orient, une grosse femme symbolise l'opulence et la santé. Mais, avec la généralisation du satellite et la diffusion récente de films étrangers sur la télévision d'Etat iranienne, les canons de beauté ont changé», remarque le médecin.
Ouvert il y a dix ans, son cabinet ne comptait alors que quelques clientes. Aujourd'hui, il n'arrive plus à faire face à la demande. A tel point qu'il prévoit d'embaucher une cinquantaine de personnes pour faire du conseil par téléphone. Son institut vient même d'être sollicité pour plancher sur un régime alimentaire plus équilibré dans les écoles.
Les hommes se prêtent également au jeu. «Au début, souligne-t-il, quand on suggérait aux administrations de sensibiliser leur personnel aux questions de diététique, on nous envoyait balader en nous disant : «Vous voulez qu'on vous donne de l'argent pour maigrir !». Mais, aujourd'hui, on compte, parmi nos clients, de nombreux employés des ministères.»