Le Figaro, 12 mai 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
A un mois de l'élection présidentielle du 17 juin en Iran, la course entre les prétendants à la succession de Mohammad Khatami a commencé. Mais la ferveur électorale de 1997 n'est plus de mise. Déçus des réformes, les Iraniens s'apprêtent à bouder les urnes. Dans tous les esprits, c'est Hachemi Rafsandjani, l'ancien président, qui a officiellement enregistré hier sa candidature, qui, par défaut, finira par l'emporter.
Mustafah Moïn, candidat réformateur à l'élection présidentielle du 17 juin, soigne son image. Depuis un mois déjà, cet ancien ministre de l'Enseignement supérieur, visage fin et costume bleu marine, fait la tournée des universités de province. Il possède même son blog personnel sur Internet. Il y répond quotidiennement aux questions des internautes.
Ses adversaires conservateurs, habituellement plus avares de techniques de promotion à l'occidentale, lui ont emboîté le pas. Depuis l'annonce de sa candidature, Mohammad Bagher Qalibaf, ancien chef de la police, multiplie les conférences et les interventions télévisées. Lunettes fumées, blouson en daim, ce candidat qui se dit indépendant, mais réputé proche du guide religieux, va jusqu'à évoquer la «libéralisation des antennes paraboliques» pour recevoir les chaînes étrangères, un discours habituellement réservé aux réformistes.
Jour après jour, les candidats sortent de l'ombre. A gauche, Mustafah Moïn et Mehdi Karoubi, ancien chef du Parlement iranien, ont annoncé leur candidature depuis belle lurette. A droite, une multitude de personnalités pointent leur nez, à côté de Qalibaf. Ali Larijani, ancien directeur de la télévision d'Etat, Mohsen Rezaï, ancien chef des gardiens de la révolution, constituent les principales figures de la course aux élections. Plusieurs femmes, dont Azam Taleghani, secrétaire de la Société des femmes de la révolution islamique, et l'ancienne députée Rafat Bayat ont fait savoir qu'elles comptaient se présenter. Mais, par le passé, les candidatures féminines n'ont jamais passé le filtre du puissant Conseil des gardiens. Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, un conservateur pragmatique, chef du puissant Conseil de discernement et officieusement numéro deux du régime, est finalement sorti de l'ombre, mardi soir, après avoir joué la carte du suspense.
Les prétendants à la succession de Mohammad Khatami, toutes tendances politiques confondues, surfent sur la vague du marketing politique. A droite comme à gauche, ils reprennent à leur compte les formules magiques du chef de l'Etat sortant : société civile, droits des individus, progrès scientifique... Mais, du côté de la population, l'apathie règne. La plupart des Iraniens sont arrivés à la même conclusion : le président, dont les pouvoirs sont très limités, ne pourra pas changer le pays. Et puis, dans tous les esprits, c'est la même idée qui trotte : quel que soit le taux de participation, Rafsandjani, le retardataire, est déjà donné gagnant.
«A quoi bon voter ?», s'interroge Mehdi Habibi, ancien défenseur des réformes et étudiant activiste au sein du Bureau de consolidation de l'unité. Les jeunes, qui furent en 1997 les principaux électeurs de Khatami, songent à appeler au boycottage des élections. Un sondage réalisé dans l'université Amir Kabir montre que seulement 30 à 35% des étudiants envisagent d'aller voter. Selon plusieurs études, réalisées à une échelle plus large, le taux de participation des Iraniens s'établira entre 42 et 51%.
Mehdi Habibi et ses compères rejettent le système de la République islamique d'Iran dans son intégralité. «Aller aux urnes, c'est soutenir un système qui viole les droits de l'homme, dit-il. Toute élection doit pouvoir se faire sous deux conditions : libre choix de se présenter pour tous les candidats, et pouvoirs suffisants accordés au président. Or aucune de ces conditions n'est respectée. C'est pourquoi nous refusons de voter.»
L'étudiant fait ici référence au Conseil des gardiens, cette instance conservatrice qui présélectionne les candidats. Selon le calendrier électoral, les candidats ont jusqu'à vendredi soir pour y déposer leur nom. Le Conseil dispose ensuite d'une dizaine de jours pour les accepter ou les rejeter. Lors des législatives de février 2004, plus de 2 000 prétendants au Parlement avaient été invalidés. De même, en 2001, 900 candidats s'étaient inscrits pour briguer la tête de l'exécutif. Seule une petite dizaine avait été retenue pour la campagne.
Pour beaucoup d'étudiants iraniens, la réforme ne peut pas avoir lieu dans le cadre de la Constitution actuelle. Ils appellent à un référendum sur le statut même de la République islamique. Ils sont conscients que, dans l'état actuel des choses, les pouvoirs du président sont presque nuls et que le décideur numéro un reste le guide religieux, l'ayatollah Ali Khamenei.
«Au fond, ces élections ne vont pas changer grand-chose, concède un diplomate occidental. Khatami était plus un chef de l'opposition qu'un chef de gouvernement. En général, le président iranien est une sorte de premier ministre, dont les initiatives sont bloquées en permanence.» Pour ce diplomate, «parmi les grands dossiers qui préoccupent la communauté internationale – le nucléaire, les droits de l'homme et le rôle régional de l'Iran –, nous savons bien que ce n'est pas le président qui est aux commandes. Les décisions sont prises à un niveau plus élevé». Mais, reconnaît-il, «le seul à être en mesure d'initier un changement, c'est bien Rafsandjani, de par son pouvoir, son expérience et ses connexions».
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