Articles > Iran > Les réformateurs entendent tirer les leçons de leur défaite

Le Figaro, 28 juin 2005.

Téhéran : Delphine Minoui.

«Nous avons échoué, il faut se rendre à l'évidence», reconnaît l'ancien député réformateur Reza Youssefian. Au cours de ces dernières semaines, il a participé, sans prendre le temps de souffler, à la campagne de Mostafa Moïn, candidat réformateur malheureux à la présidence iranienne. Tournée du pays en autobus, meetings dans les stades sur fond de musique pop, rencontres avec les étudiants... tous les moyens avaient été mobilisés. Mais, malgré l'optimisme des sondages, Mostafa Moïn a été recalé dès le premier tour. «Aujourd'hui, il faut en tirer les leçons», commente Youssefian.


Quatre jours après la victoire triomphale de Mahmoud Ahmadinejad, un islamiste populiste de 49 ans peu enclin à une ouverture sur le monde, les réformateurs font grise mine. Après avoir perdu leur majorité aux municipales en 2003, puis au Parlement en 2005, ils cèdent aujourd'hui la présidence au clan adverse. Désormais, tous les leviers de pouvoir se trouvent entre les mains des conservateurs. «La réforme n'est pas morte, elle est bien vivante», proclame malgré tout Hossein Rasael, rédacteur en chef adjoint du quotidien réformiste Shargh. «Certes, dit-il, les réformateurs ont été sortis des structures de l'Etat, mais ils vont continuer à oeuvrer au sein d'organisations et de journaux. Et puis, ils doivent songer dès maintenant à se réorganiser pour les futures élections», dit-il.


Lancé à l'issu de l'élection surprise, en 1997, de Khatami, un religieux atypique aux formules alléchantes («libertés individuelles», «dialogue des civilisations», «Etat de droit»), le mouvement réformateur s'est rapidement imposé dans le paysage politique iranien. La fin des années 90 a été marquée par un boom inédit de la presse, un assouplissement de la censure et un nouvel élan culturel. Aujourd'hui, les intellectuels craignent de perdre ces acquis.


L'heure est à la remise en question. «Nous avons trop focalisé notre attention sur les élites, nous avons oublié les problèmes économiques. Nous avons oublié le petit peuple et ses problèmes quotidiens», commente l'ancien vice-président Mohammad Ali Abtahi, sur son site personnel. Reza Youssefian est du même avis : «Nous avons négligé le clivage croissant entre les couches moyennes et les couches populaires (qui ont voté en masse pour Ahmadinejad). Il y a des gens qui se sont sentis exclus, et nous devons désormais les prendre en compte dans nos projets et nos décisions».


Accusés de lâcheté par les étudiants, principaux électeurs de Khatami, les réformateurs s'étaient efforcés de tirer les leçons du passé en proposant un discours plus radical pendant la campagne électorale. Un nouveau «Front pour la démocratie et les droits de l'homme» avait même été créé. Il incluait, pour la première fois, des partis de l'opposition libérale, jusqu'ici exclus des élections. Mais dans un pays miné par l'inflation et le chômage, les couches populaires sont restées hermétiques à ce discours.


Exclus dès le premier tour, les réformistes ont alors amorcé une nouvelle stratégie, en créant une coalition «contre l'islamisme intégriste», aux côtés de leur ennemi d'hier, Hachemi Rafsandjani, conservateur modéré relooké en réformateur lors de sa campagne, qui affrontait Ahmadinejad au second tour. Mais, une fois de plus, la mobilisation a échoué. Demeure une grande inconnue : rejetés dans l'opposition, Hachemi Rafsandjani et les réformateurs vont-ils désormais faire route commune ? Le perdant du second tour a annoncé, le jour du scrutin, qu'il s'apprêtait à créer un Front pour la modération islamique. Objectif : défendre une position modérée sur le plan politique, culturel, social, économique et en politique étrangère. Reste à voir qui sera prêt à se rallier au mouvement.


S'il est encore trop tôt pour tirer les conclusions de cette élection, il est évident qu'elle a révélé deux grandes tendances au sein du mouvement réformateur. Les partisans de Mostafa Moïn et du religieux modéré Mehdi Karoubi, arrivé troisième au premier tour, entendent continuer à se battre au sein de la structure de la république islamique. Pour eux, la réforme doit se poursuivre dans le cadre du système actuel. Mais, chez de nombreux partisans des réformes, notamment les étudiants et les femmes, un front plus radical a fait son apparition, avec des appels permanents au boycottage du scrutin, et à la «désobéissance civile». L'avocate iranienne Chirine Ebadi, Prix Nobel de la paix, en fait partie. «Tant que la loi électorale, qui permet de sélectionner les candidats, ne sera pas changée et que le vrai pouvoir ne sera pas entre les mains du président, je ne voterai pas», dit-elle.

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