Articles > Iran > Les réformateurs mis au ban à Téhéran

Le Figaro, 13 janvier 2004.

Téhéran : Delphine Minoui.

Le Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei, a refusé hier d'intervenir dans la crise majeure qui a éclaté à la suite du veto mis à la candidature de réformateurs aux législatives de février. Une crise provoquée par l'annonce, dimanche, du rejet de plusieurs milliers de candidats pour les élections législatives du 20 février par les commissions de la surveillance, qui dépendent du Conseil des gardiens de la Constitution, fief politique des conservateurs. «A ce stade, nous disposons de moyens légaux et chacun devrait agir en conformité avec la loi», a rappelé Khamenei, cité par la radio publique, aux responsables du ministère de l'Intérieur et aux gouverneurs provinciaux.
C'est un nouveau coup dur pour les réformateurs, déjà fragilisés par les critiques de leurs anciens partisans. En déclarant inéligibles des milliers de candidats libéraux, le puissant Conseil des gardiens leur bloque un chemin déjà semé d'embûches. Sur les 8 145 aspirants aux élections législatives prévues le 20 février prochain, 2 033, dont plus de 80 députés réformateurs, ont ainsi vu leurs candidatures rejetées, dimanche, par cet organe d'arbitrage contrôlé par les conservateurs. D'après Mohammad Reza Khatami, dont le nom figure sur la liste des indésirables, «c'est le plus gros rejet de candidatures de l'histoire parlementaire de l'Iran».

Comme celle de nombreux autres députés de l'actuel Parlement, la candidature du frère du président Khatami, également chef du Parti du front de la participation, a été déclarée invalide par le Conseil des gardiens. Raisons avancées : «non-respect de l'islam» et non-fidélité au principe du Velayat-efaqih (dogme de la République islamique d'Iran, imposant, depuis 1979, la primauté du religieux sur le politique). «C'est un véritable coup d'Etat», d'après Mohsen Mirdamadi, le chef de la Commission parlementaire de la politique étrangère et de la sécurité nationale, également exclu du prochain scrutin. Pour lui, «si cette décision est maintenue, il n'y aura pas d'élections, mais des nominations».

En guise de protestation, une dizaine de députés ont entamé dimanche un sit-in au sein même du Parlement. Hier, ils ont été rejoints par 80 de leurs collègues. Au même moment, d'autres candidats rejetés ont tenu, hier, un autre sit-in devant un club de sport de Téhéran, où ils étaient censés pouvoir faire appel. Leur fronde est le signe d'une véritable crise politique. Elle pourrait être l'amorce d'un nouveau mouvement, plus engagé, plus revendicatif.

Hier, Mohammad Reza Khatami déclarait ainsi aux reporters que ce sit-in «est le début d'un mouvement qui va avoir plus de ramifications et qui, si les demandes légitimes des membres du Parlement ne sont pas écoutées, pourrait bien prendre d'autres dimensions».

Mais quelle que soit la mobilisation des réformateurs, la partie qui se joue n'est pas gagnée d'avance. Car les obstacles sont nombreux. Il y a d'abord le Conseil des gardiens de la révolution. Cet organe a prouvé dans le passé qu'il lui était possible de récupérer certains candidats qui faisaient appel. En quantités limitées néanmoins. Ces quatre dernières années, le Conseil des gardiens a surtout montré qu'il était prêt à tout pour faire avorter les projets des réformateurs. Son rôle étendu lui permet, entre autres, de bloquer certaines lois s'il ne les considère pas conformes à l'islam et à la Constitution. Il a ainsi rejeté quasi systématiquement les nouvelles propositions de l'actuel Parlement, élu en février 2000, et qui s'avère être le premier Parlement réformateur depuis la révolution de 1979.

Deuxième obstacle : l'absence de véritable soutien de la part du président Khatami. Celui que les experts pointent du doigt comme le «théoricien des réformes» – et que les Iraniens avaient plébiscité aux élections de 1997 dans l'espoir d'un changement – a tout simplement préféré lancer un appel au calme plutôt qu'encourager la fronde. «Je peux vous dire que je ne suis pas d'accord avec ces rejets de candidatures, mais nous devons réagir par les voies légales et calmement», a-t-il déclaré hier.

Troisième et principal obstacle : la passivité des jeunes Iraniens, parmi lesquels de nombreux étudiants, qui ont déjà annoncé qu'ils ne participeront pas cette fois-ci aux élections. Déçus par les réformateurs, qui n'ont pas satisfait leurs attentes de changement, les membres du Bureau de consolidation de l'unité, principal mouvement étudiant, ont fait le choix de ne soutenir aucun candidat pour cette année. En février 2000, ils avaient été les fers de lance de la mobilisation électorale. Mais l'époque des tracts massivement distribués dans les rues, des photos de Khatami imprimées sur des casquettes, des kermesses géantes organisées dans des stades et des meetings universitaires, semble révolue.

«Les promesses de réformes n'ont pas été tenues. Alors pourquoi soutenir des candidats qui ne pourront pas garantir le processus démocratique ?», s'interrogeait récemment un étudiant, rencontré à Téhéran, en prédisant un taux d'abstention record le 20 février. S'il s'avère aussi élevé qu'aux élections municipales du février 2003, les candidats conservateurs sortiront alors automatiquement renforcés du prochain scrutin.

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