7 juillet 2004.
Téhéran : Delphine Minoui.
Hossein Mohammadian, 44 ans, a du mal à trouver les mots pour manifester son indignation. Cela fait dix-sept ans que cet agriculteur iranien d'origine kurde attend désespérément qu'un jour, Saddam Hussein ait rendez-vous avec la justice, pour soigner les plaies du passé. Mais du gazage chimique de Sardacht, petite ville paisible du Nord-Ouest de l'Iran, un certain 28 juin 1987, en plein cœur du conflit irako-iranien, ni une phrase ni un mot n'ont été prononcés lors de la première audience de l'ancien raïs, qui s'est tenue la semaine dernière à Bagdad. Si seulement la communauté internationale reconnaissait ce qui s'est passé, nous lui en serions reconnaissants, soupire-t-il. Un an avant le bombardement chimique de Halabja, qui causa la mort de 5.000 personnes, Sardacht fut la première ville attaquée au gaz moutarde par les hommes de Saddam Hussein. L'attaque, orchestrée par la pulvérisation, par avion, de sept bombes de 250 kilogrammes chacune, contamina alors un tiers des quelque 20.000 habitants. Depuis, des milliers de personnes continuent à souffrir en silence de problèmes respiratoires, de troubles de la vue et d'irritation cutanée. Surpris de voir la guerre Iran-Irak (1980-1988) absente de la liste des sept chefs d'accusations contre Saddam Hussein, la république islamique d'Iran vient d'annoncer qu'elle a préparé une plainte contre l'ex-président irakien. L'un des crimes de Saddam est l'attaque contre l'Iran, les morts d'Iraniens, et l'utilisation d'armes chimiques, précisait, il y a quelques jours, Hamid Reza Assefi, le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères. Au cours de ce conflit qui causa la mort de plus de 200.000 soldats iraniens, Saddam eut recours aux armes chimiques sur plusieurs bases frontalières. Or, selon le protocole de Genève, signé en 1925, l'utilisation de ce genre d'armes est strictement interdite. Les Iraniens en payent encore aujourd'hui les conséquences. D'après les chiffres officiels, quelque 45.000 personnes contaminées sont toujours soignées dans des hôpitaux spécialisés. Mais de toutes ces attaques, celle de Sardacht fut la plus tragique, car elle visait délibérément une zone résidentielle. C'est un véritable crime contre une population civile innocente, commente le docteur Shariar Khateri, à la tête de l'Association de défense des victimes des armes chimiques. Ce fameux 28 juin 1987, Hossein Mohammadian venait de quitter sa maison pour se rendre à l'épicerie. Aux environs de quatre heures de l'après-midi, le bruit sourd des avions se fit entendre dans le ciel. Quelques minutes plus tard, quatre bombes s'écrasèrent en centre-ville, et trois autres tombèrent à la périphérie de Sardacht, encastrée aux pieds des montagnes du Zagros. Après s'être écrasé au sol pour se protéger, Mohammadian n'eut qu'un réflexe : foncer à la maison, faire grimper sa petite famille dans sa vieille Land Rover, et quitter la ville. Il flottait dans l'air une odeur étrange, se souvient-il. Six heures plus tard, Mohammadian perdait la vue. Sa respiration n'avait jamais été aussi faible et sa peau le démangeait : des symptômes étranges, partagés par des centaines d'autres habitants, aussitôt évacués vers Téhéran. Une semaine plus tard, l'agriculteur du Kurdistan était envoyé d'urgence en Espagne, où les médecins diagnostiquèrent un empoisonnement par le gaz moutarde. Dans les semaines et les mois qui suivirent, seule une centaine d'habitants de Sardacht moururent. Mais des milliers d'autres se réveillaient, chaque jour, avec les mêmes douleurs décrites par Mohammadian. Aujourd'hui, 3.000 d'entre eux continuent à recevoir des soins particuliers. Le gaz moutarde a pour spécificité d'agir avec retardement. Il pénètre dans les tissus, touche l'ADN, et peut réveiller des douleurs même vingt ans plus tard, explique le docteur Shariar Khatéri. Loin de se douter des méfaits de ce gaz inconnu, les équipes de secours, épaulées par de nombreux habitants des villages voisins, furent également contaminées. Les personnes touchées souffrent de cécité, d'inflammation cutanée, et de bronchite chronique, poursuit le docteur, qui revient tout juste d'une mission d'évaluation à Sardacht. Sans compter les troubles psychologiques provoqués par le choc et la honte d'être handicapé. Ces personnes font face à d'importants problèmes émotionnels dans leurs relations avec leur entourage. Elles ont du mal à communiquer avec leurs enfants, qui n'ont pas vécu la même horreur, constate Maryam Falleheti, une experte en psychologie, régulièrement en contact avec les victimes d'attaques chimiques. Mohammadian, lui-même, reconnaît que ses douleurs persistantes ne rendent pas la vie facile à sa femme et ses trois enfants. Mais sa souffrance la plus profonde, c'est surtout celle de ne pas trouver d'explication à cette attaque chimique injustifiée – la première du genre, orchestrée par Saddam, contre des populations civiles. Le gaz a, en effet, délibérément touché le cœur de la ville. Certains y voient la volonté de l'ancien raïs d'effrayer, à cette époque, les Iraniens, pour mettre un terme à la guerre. D'autres évoquent le dessein de Saddam d'interrompre un meeting qui se serait tenu au même moment entre des officiels iraniens et des opposants kurdes irakiens. Inclure Sardacht dans les chefs d'accusation permettrait, peut-être, d'élucider une affaire que tout le monde semble avoir préféré oublier. Interrogé par e-mail sur l'omission de Sardacht, Salem Chalabi, le directeur du Tribunal Spécial Irakien, chargé de juger Saddam Hussein, explique que l'enquête n'en est qu'à ses débuts. Selon lui, la première audience a été l'occasion d'évoquer seulement les principales accusations. Mais certains analystes voient déjà dans cet oubli un acte délibéré. Une enquête approfondie sur le gazage chimique pousserait, en effet, Saddam à donner le nom de ses fournisseurs – de grosses compagnies européennes et américaines. Pour Hossein Mohammadian, si le tribunal qui jugera Saddam se veut juste et équitable, s'il n'est pas seulement un outil au service de certains intérêts économiques et politiques, alors il doit absolument inclure Sardacht.•