Le Temps, 9 décembre 2003.
Téhéran : Delphine Minoui.
L'avocate iranienne recevra ce mercredi à Oslo le Prix Nobel qui lui a été décerné le 10 octobre. Elle assure n'avoir rien changé à ses engagements en faveur des droits de l'homme ni à son refus de mettre à profit sa récompense pour entrer en politique.
Interview :
- Depuis l'annonce de votre Prix Nobel, le 10 octobre dernier, vous avez repris de plus belle votre combat pour les droits de l'homme en Iran en vous attelant notamment au dossier de Zahra Kazemi. Un challenge difficile à tenir?
- Je considère qu'il est important de faire la lumière sur l'assassinat de cette photojournaliste irano-canadienne, morte à Téhéran des suites d'une fracture du crâne après avoir été arrêtée en juin dernier, alors qu'elle prenait des photos devant la prison d'Evin. A la demande de sa mère, vingt jours avant l'annonce de mon prix, j'ai accepté, sans hésiter, d'en être l'avocate. C'est un dossier délicat. Mais je considère qu'il est important que la lumière soit faite sur ce crime. Cette femme a été injustement tuée. Son droit a été violé. Il fallait bien que quelqu'un ait le courage de prendre sa défense.
– On raconte que, depuis que vous êtes lauréate du Prix Nobel, vous avez reçu plusieurs menaces de mort en Iran.
– Cela fait des années que je suis victime de menaces. Ce n'est pas nouveau. Mais une chose est sûre: ces gestes d'intimidation ne m'empêcheront jamais de travailler.
– Avez-vous l'impression que ce prix, qui vous expose sur la scène internationale, vous apporte une certaine protection?
– Cela, c'est l'avenir qui le dira.
– En tant que femme musulmane, que symbolise pour vous ce Prix Nobel?
– Cela montre que la communauté internationale a compris que l'islam n'est pas seulement la religion du terrorisme, qu'il n'est pas incompatible avec les droits de l'homme. Ce prix est aussi une reconnaissance du combat pour les droits de l'homme au sein même de l'islam.
– A Paris, lors de l'annonce de votre prix, vous receviez la presse sans foulard. Mais, de retour à Téhéran, vous étiez à nouveau couverte. Pourquoi?
– Selon la loi en vigueur en République islamique d'Iran depuis 1979, toute femme musulmane ou non musulmane doit obligatoirement porter le hijab (ndlr: foulard islamique). Quand je suis en Iran, je me dois donc d'appliquer la loi en me couvrant la tête. Mais à l'étranger, je ne suis pas soumise à cette loi (ndlr: comme ce mercredi à Oslo).
– Vous n'êtes pas sans savoir que le port du foulard génère aujourd'hui un débat intense en Europe. En tant que juriste iranienne concernée par la question féminine, qu'en pensez-vous?
– Je suis d'avis que les femmes devraient être libres de porter ce qu'elles veulent. Empêcher les femmes musulmanes de mettre le foulard à l'école, en Europe, c'est une entrave à leur liberté. Tout comme obliger les femmes non musulmanes à porter le foulard dans certains pays musulmans représente une entrave à leur liberté. Dans les deux cas, il s'agit de restrictions inacceptables. Au-delà, la question se pose de savoir pourquoi ce genre de restrictions, en Orient comme en Occident, est toujours appliqué aux femmes. En Europe, on n'entendrait jamais dire aux hommes qu'il est interdit d'aller à l'école sans porter une cravate. D'après moi, derrière cette obligation de porter ou d'enlever le hijab, se cache toujours le même problème: la prédominance de la culture patriarcale, qui a tendance à inférioriser les femmes, en leur retirant leur liberté de faire leur propre choix.
– Pour revenir à votre Prix Nobel, qu'allez-vous faire des 10 millions de couronnes suédoises (environ 1,6 million de francs) qui vous seront remis à Oslo?
– Je compte investir cet argent dans les associations humanitaires que je dirige en Iran, notamment l'association de défense des droits des enfants, et le centre des défenseurs des droits de l'homme, qui prend en charge la défense des prisonniers d'opinion, des journalistes et des étudiants arrêtés.
– Quel bilan faites-vous de l'évolution des droits de l'homme en Iran?
– Comparé à la situation d'il y a vingt ans, je ne peux que constater un progrès. Mais le travail est loin d'être achevé. Dans bien des domaines, les libertés sont encore limitées, les discriminations sexuelles, religieuses, politiques sont encore à l'ordre du jour. Aujourd'hui, le défi, pour la société iranienne, est de parvenir à surmonter les obstacles qui persistent.
– Comment voyez-vous l'Iran dans dix ans?
– Je suis optimiste. Je vois un meilleur avenir pour les Iraniens. Car la société iranienne n'est pas prête à cesser son combat de fond pour plus de démocratie.
PORTRAIT (par Delphine Minoui)
Une avocate obstinée devenue «l'espoir d'une société en mutation»
Depuis son appartement de Téhéran, Shirin Ebadi prend soin de ne pas se laisser déborder par sa nouvelle gloire. Rencontre.
Dans ce modeste sous-sol d'un immeuble de Téhéran, les fax s'enchaînent comme des rouleaux de papier à musique, au rythme des sonneries répétées du téléphone. Au milieu d'une pile de dossiers, Shirin Ebadi essaie de mettre de l'ordre, épaulée par une jeune assistante. Son foulard rouge vient égayer un visage fatigué par le manque apparent de sommeil. «La journée a commencé à 6 heures du matin par une réunion de l'association des défenseurs iranien des droits de l'homme», explique l'avocate iranienne.
Depuis l'annonce de l'attribution de son Prix Nobel, le 10 octobre dernier, elle croule sous les demandes d'aide, les invitations à des séminaires et les interviews de la presse étrangère. Chaque semaine, des centaines de personnes se pressent à sa porte: femmes en cours de divorce, étudiants en quête de soutien, responsables d'associations humanitaires. «Aux yeux des Iraniens, Shirin Ebadi symbolise ce combat pour les droits de l'homme en Iran. Elle incarne l'espoir d'une société en mutation», explique le sociologue iranien Ehsan Naraghi.
Première femme à occuper le poste de juge en Iran, en 1974, Shirin Ebadi a été démise de ses fonctions cinq ans plus tard. Après la révolution de 1979, les religieux au pouvoir estiment alors que les femmes sont «trop émotives» pour diriger un tribunal. Reconvertie en avocate de choc, Shirin Ebadi entame une longue lutte contre les discriminations sexuelles à coups d'articles et de déclarations tapageuses. Dans un pays où la femme ne compte que pour une moitié d'homme devant un tribunal et où le divorce est un droit pratiquement réservé à la gent masculine, l'avocate a du pain sur la planche.
Quand le dossier est politique, Shirin Ebadi le défend avec autant de conviction. En 1998, elle accepte de devenir l'avocate de la famille du couple d'opposants politiques assassinés Darioush et Parvaneh Forouhar. L'année suivante, elle endosse la cause des étudiants après les émeutes universitaires de juillet 1999. Des affaires sensibles qui révèlent l'implication de certaines personnalités conservatrices, et qui lui valent un séjour de 22 jours en prison à l'été 2002.
Après 20 heures, la famille...
Désormais reconnu internationalement, le combat de cette avocate de 56 ans ne lui fait pourtant pas convoiter une fonction politique, dans cette jungle iranienne où conservateurs et réformateurs peinent à s'entendre sur la forme à donner aux années post-révolutionnaires. «Je resterai toujours dans le clan des libertés à défendre», dit-elle. Son prix, insiste-t-elle, ne change rien ni à ses engagements professionnels, ni à sa vie privée. «A l'exception des conférences dans les universités où des gardes se chargent de ma sécurité, je continue à sortir seule dans la rue pour faire les achats ménagers, raconte-t-elle. Après 20 heures, j'appartiens à ma famille.» Dans son appartement, niché dans le même immeuble que son cabinet, le téléphone est systématiquement débranché à l'heure du dîner. Un moment sacré qu'elle partage avec son mari, ingénieur, et sa fille cadette, 21 ans. L'aînée, 23 ans, poursuit des études au Canada. Une fois les douze coups de minuit sonnés, Shirin Ebadi s'adonne à son loisir préféré dans le silence le plus total: l'écriture. «Les onze livres que j'ai publiés jusqu'à ce jour ont tous été rédigés entre minuit et 3 heures du matin», dit-elle.