Le Figaro, 2 juillet 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
La présidence des Etats-Unis a laissé entendre hier que les accusations selon lesquelles le président élu iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a participé à la prise d'otages américains à Téhéran en 1979, pourraient être vraies. «Compte tenu de la nature du régime iranien et de son propre passé, cela ne devrait surprendre personne», a affirmé le porte-parole de la Maison-Blanche. Mais il n'a apporté aucune preuve. D'anciens otages de l'ambassade américaine à Téhéran ont affirmé qu'Ahmadinejad avait été l'un des principaux acteurs de la séquestration, qui avait duré 444 jours. Mais à Téhéran, les partisans comme les opposants du président élu sont aujourd'hui unanimes : ce n'est pas Ahmadinejad qu'on voit sur la photo escorter un otage les yeux bandés.
Nasser Hadian en est convaincu. «Contrairement aux déclarations des anciens otages, Mahmoud Ahmadinejad n'a jamais fait partie de l'assaut contre l'ambassade américaine de Téhéran en 1979 ! Ces affirmations sont ridicules», affirme ce professeur de sciences politiques à l'université de Téhéran, qui connaît le nouveau président iranien depuis l'âge de 6 ans. «J'ai d'ailleurs, dit-il, des photos de lui, à la même époque, que j'envisage de poster sur Internet. Elles n'ont aucune ressemblance avec l'homme barbu qu'on voit sur le cliché qui a été diffusé sur les télévisions occidentales», poursuit-il.
Hadian, fervent défenseur des réformes, n'a pourtant aucune raison de chercher à protéger le président élu iranien, réputé conservateur. «Pendant la campagne électorale, j'ai signé des papiers dans la presse iranienne en faveur de Rafsandjani, son rival. Je ne cherche pas à cacher quelque chose. Je tiens juste à dire la vérité», insiste-t-il.
L'affaire Ahmadinejad est partie, il y a quelques jours, d'un vieux cliché (voir ci-contre) d'un jeune homme barbu conduisant un otage aux yeux bandés, diffusé sur le site Internet Iran Focus, proche des Moudjahiddin du peuple, un groupe armé d'opposition en exil au régime iranien. La nouvelle a vite semé la zizanie aux Etats-Unis, où d'anciens otages ont déclaré qu'ils y avaient reconnu le nouveau président.
Mais à Téhéran, si les autorités officielles se sont pour l'instant gardées de tout commentaire, les anciens preneurs d'otages sont unanimes : il ne s'agit pas d'Ahmadinejad. «Je peux vous garantir qu'il n'était pas parmi nous», confie Abbas Abdi, un des étudiants les plus actifs de «la ligne de l'imam», qui organisèrent la détention des 52 otages de l'ambassade des Etats-Unis, à l'origine d'une rupture des relations entre les deux pays. Depuis New York, Gary Sick, professeur à l'université de Columbia et collaborateur de la Maison-Blanche sur l'Iran pendant la crise des otages, a confirmé au Figaro qu'«Ahmadinejad ne faisait pas partie de ce petit groupe qui mena l'assaut contre l'ambassade américaine».
L'affaire, qui fait resurgir les vieilles humiliations du passé, risque bien d'envenimer les relations, déjà tendues, entre Téhéran et Washington. Pour Forouz Radjaifar, une ancienne de «la ligne de l'imam», le dossier apporte de l'eau au moulin des néo-conservateurs américains, qui cherchent, dit-elle, à saboter l'image d'Ahmadinejad. «Sous Khatami, Massoumeh Ebtekar, actrice incontournable de la prise d'otages, a été nommée conseillère auprès du président réformateur et les Américains n'ont rien dit ! Aujourd'hui, ils inventent une histoire sur Ahmadinejad, pour la simple et bonne raison qu'il ne correspond pas à leurs critères», s'insurge-t-elle.
L'élection d'Ahmadinejad, ancien collaborateur des gardiens de la révolution, l'armée idéologique du régime, et défenseur de l'héritage de l'imam Khomeyni, a semé l'inquiétude à l'extérieur et à l'intérieur du pays. «Mais ce qui est dit par rapport à son implication dans la prise d'otages relève d'une pure propagande», note Nasser Hadian. «A l'époque, insiste-t-il, non seulement il était contre, mais en plus je me souviens qu'il avait suggéré, à la place, d'attaquer l'ambassade d'Union soviétique, qui incarnait l'athéisme, en opposition aux valeurs islamiques qu'il défendait.»
De son côté, le professeur Gary Sick suggère de juger Ahmadinejad sur ses actes et non pas sur des rumeurs. «Il se retrouve aujourd'hui président dans une période transitoire. Peut-être deviendra-t-il plus radical et chauviniste. Mais peut-être se rendra-t-il compte que ça ne marche pas. Tant qu'il n'a pas prêté serment, le 4 août prochain, il est difficile de fonder un jugement.»
- FIN -