Le Figaro, 24 novembre 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
Trois mois après son installation, la politique du président conservateur Mahmoud Ahmadinejad fait craindre une remise en cause de l'ouverture culturelle amorcée ces dernières années en Iran.
DANS L'AVION d'Iran Air en provenance de Paris, qui amorce sa descente sur
l'aéroport de Mehrabad, une brochette de touristes canadiennes font
disparaître leur chevelure sous d'épais châles noirs. «Avec le nouveau
président, on nous a prévenus qu'il fallait respecter la morale islamique à
la lettre», murmure l'une. A l'atterrissage, le spectacle qu'offre le hall
d'attente balaye leurs appréhensions. Dans l'euphorie des retrouvailles, les
couples iraniens s'embrassent, les rires fusent. Perchées sur leurs talons,
des jeunes filles aux lèvres rouges, dont les mèches rebelles s'échappent de
leurs foulards en mousseline, enlacent les garçons. Deux d'entre eux portent
fièrement une cravate, une façon de défier les puristes de la révolution
islamique qui sont de retour au pouvoir, après huit années d'assouplissement
sous l'ex-président Mohammad Khatami.
Limogeage d'un grand nombre de diplomates, appel à rayer Israël de la carte,
bras de fer engagé avec l'Europe et les États-Unis sur le dossier
nucléaire... Les décisions du nouveau président Mahmoud Ahmadinejad, depuis
sa prise de pouvoir en août, ont jeté un voile d'inquiétude sur la société
iranienne. En apparence, pourtant, rien n'a vraiment changé. En dépit de ses
appels à créer une «société islamique exemplaire» et les multiples rumeurs
sur sa volonté de proscrire tout ce qui vient de l'Ouest, les panneaux
publicitaires pour parfums occidentaux n'ont jamais été aussi nombreux dans
les grandes artères de Téhéran.
Liste noire
Depuis quelques semaines, les barrages des bassidjis, les miliciens
islamistes, ont fait leur réapparition sur certaines places de la capitale.
A la tombée de la nuit, ils fouillent les voitures et inspectent les
passagers. Mais dans de nombreux taxis collectifs, où l'on s'entasse sur la
banquette arrière, on continue à écouter «radio Farda», la radio des
opposants en exil, en riant, à l'occasion, des dernières blagues qui
circulent sur le nouveau Président.
Côté politique, les réformateurs, grands perdants des dernières élections,
sont loin d'avoir disparu. Mehdi Karroubi, l'ancien chef du Parlement, vient
de créer un nouveau parti politique et envisage de lancer une chaîne de
télévision privée. Quant à l'ancien président Khatami, il dénonce les
extrémistes iraniens qui tentent de «copier Ben Laden», allusion implicite à
son successeur et à sa politique d'isolement de la communauté
internationale.
Chez les intellectuels, la peur de l'avenir est pourtant palpable. L'annonce
faite par le nouveau ministre de la Culture, Hossein Safar Harandi, d'une
purge dans ses services et d'une volonté de développer «un cinéma et un
théâtre conformes à nos croyances religieuses» a poussé certains acteurs
culturels à l'autocensure. «Mon éditeur n'ose plus envoyer mon recueil de
poèmes au comité de lecture du ministère de la Culture, de peur de pas
obtenir l'autorisation de publication et d'être fiché sur une liste noire»,
se lamente Sarah, une jeune poétesse féministe.
En 1997, cette brunette de trente ans avait mis ses espoirs dans l'élection
de Khatami et la désignation d'un modéré à la tête des affaires culturelles.
Comme beaucoup d'étudiants, elle s'était lancée dans la politique. A la fin
des années 90, l'arrestation d'intellectuels et de dirigeants étudiants,
soumis aux foudres de la justice conservatrice, l'avait poussée à renoncer
aux activités estudiantines. «J'ai alors poursuivi ma résistance, de manière
détournée, à travers l'écriture de poèmes. Mais, aujourd'hui, on me ferme
même la porte de la culture. Que me reste-t-il pour m'exprimer ?»,
s'inquiète Sarah. «On vit suspendu à un fil, sans savoir vraiment ce qui
nous attend», confie un écrivain qui préfère garder l'anonymat.
Les jeunes sont assoiffés d'ouverture
Comme si les artistes voulaient respirer leur dernière bouffée d'oxygène, la
scène culturelle bouillonne. L'ancien directeur du Musée d'art moderne de
Téhéran, Sami Azar, a emporté une petite victoire avant de présenter sa
démission : exposer, pour la première fois depuis la révolution islamique de
1979, l'importante collection de toiles contemporaines acquises par l'épouse
du Chah et entassées, depuis, dans les sous-sols du musée. De Van Gogh aux
portraits de Mick Jaegger signés Andy Warhol, en passant par Miro,
l'exposition fait un tabac auprès des jeunes Iraniens, assoiffés
d'ouverture.
Au Théâtre de la Ville, en plein centre de Téhéran, la dernière pièce du
jeune prodige Amir Reza Kouestani, «A travers les nuages», vient de se jouer
à guichet fermé pendant quinze jours. A sa grande surprise, les censeurs,
qui visionnent chaque pièce avant la première, n'ont pas daigné faire le
déplacement cette fois-ci. Certaines séquences avaient pourtant de quoi
déranger les islamistes... Comme cette scène où les deux acteurs principaux,
un homme et une femme, se frôlent sensuellement dans la pénombre d'un camp
de réfugiés. «Ça fait des années qu'on a appris à jouer avec la censure. Si
elle se durcit, cela ne fera que nous pousser à être plus créatifs», affirme
Amir Reza Kouestani. L'optimisme n'est pas mort en Iran.