Le Figaro, 7 décembre 2005.
Téhéran : Delphine Minoui.
LES EPAULES recouvertes d'un imperméable emprunté à un passant et les yeux rougis par la fumée, Saeed Nikghou reprend péniblement sa respiration. «J'ai vu la mort de près», souffle-t-il. Il était seul dans le petit appartement familial quand une énorme explosion le propulsa au sol et fit voler en éclat toutes les fenêtres du quatrième étage. Dans un élan de panique, il emjamba les flammes de la cage d'escalier jusqu'à la rue pour découvrir la cause de la déflagration : un avion venait de s'écraser en percutant le rez de chaussée de son immeuble, situé dans un quartier résidentiel du Sud de Téhéran, juste derrière l'aéroport de Mehrabad.
«Il y avait des flammes partout. C'était la panique», gémit-il en montrant son pied droit blessé par des éclats de verre. Il fait partie des dizaines de blessés du Bloc 52 – un immeuble de 10 étages dans la zone résidentielle "Tohid" du quartier Yaftabad – qui ont survécu, hier, au crash d'un apareil militaire de type C 130, qui a provoqué la mort de tous ses passagers. L'avion transportait 94 personnes, parmi lesquelles se trouvaient des militaires et de nombreux journalistes.
D'après les agences de presse iraniennes, l'appareil devait les emmener au sud du pays pour couvrir une manoeuvre militaire. Après avoir décollé en direction de Bandar Abbas, l'avion a effectué un demi-tour lié à un problème technique. Il s'est écrasé dans ce quartier résidentiel qui borde l'aéroport. D'après les témoignages recueillis sur la scène de l'accident, l'avion aurait touché des installations de distribution de gaz domestique avant d'attendre l'immeuble de dix étages. Le « Bloc 52 » aurait alors pris feu, mais ne s’est pas effondré. A la nuit tombée, le bilan total des morts, - y compris les victimes de l’avion -, dépassait la centaine.
La nouvelle de l'incident, survenu à la mi-journée, a provoqué un mouvement de panique dans la capitale. Des familles entières se sont frayé un chemin à travers les embouteillages pour s'enquérir du sort de leurs amis. La déflagration a été si violente que les vitres des boutiques environnantes ont tremblé. «J'ai cru qu'il y avait un tremblement de terre», raconte un vendeur de soda. Devant la grille en fer blanc de la zone "Tohid", une zone résidentielle pour familles de militaires, les ambulances font la navette. De jeunes soldats forment une chaîne humaine pour quadriller le quartier. Ils sont nerveux et frappent sur tout ce qui bouge. A l'annonce des noms des victimes de l'avion, les larmes jaillissent. De nombreux journalistes venus couvrir l'incident apprennent la mort de certains de leurs collègues, qui étaient nombreux à bord de l'avion. "Mon ami, Hassan Qarib a disparu dans l'accident... Il n'avait que 24 ans", se lamente Hossein Aqaï, un journaliste de l'agence de presse ISNA. "Il faut que j'écrive mon sujet, mais je n'ai franchement pas le coeur au travail", sanglotte-t-il.
Aéroport dans la ville
La construction de l'aéroport international de Mehrabad date d'une cinquantaine d'années. A l'époque, il se trouvait en dehors de la capitale mais, sous le coup de l'explosion urbaine, il se situe désormais au coeur d'une zone d'habitation. Depuis l'inauguration de l'aéroport Imam-Khomeiny sur la route de Qom, plusieurs compagnies étrangères atterrissent désormais en dehors de la capitale. En revanche, les arrivées et départs des vols internes continuent à se faire depuis Mehrabad. La République islamique d'Iran possède une cinquantaine d'avions C 130, achetés à l'époque du chah.
Les sanctions américaines imposées à l'Iran depuis la révolution l'empêchent d'acheter des équipements et des pièces de rechanges pour ses avions... D'où une flotte obsolète et très fragile, qui connaît régulièrement des problèmes d'atterrissage d'urgence et des crashs. En juin 2003, un avion C-130 s'était déjà écrasé en faisant sept morts. En 1997, le crash d'un autre C-130 à l'aéroport de Mashad, au nord est du pays, avait causé la mort de 86 personnes. Il y a cinq ans, une collision entre un C-130 et un Airbus 300 avait fait 10 morts. «Nous n'avons pas de chance. Nous sommes à la fois victimes des pressions de notre régime et des sanctions des pays étrangers», souligne un jeune reporter iranien, en contemplant le désastre causé par l'accident.