février 28, 2008
Hyam Yared : la culture contre les murs.
Aller ou ne pas aller au Salon du livre de Paris ? C’est le dilemme auquel font aujourd’hui face les écrivains du monde arabo-musulman. Cette semaine, le Ministère libanais de la culture a annoncé qu’il « s’abstiendrait de participer » à cet événement dont l’invité d’honneur n’est autre… qu’Israël. Les éditeurs et les écrivains, eux, sont perplexes. S’ils n’ont pas encore digéré les tirs de missiles israéliens de la guerre des 33 jours de l’été 2006, ils sont nombreux à considérer qu’il est important de saisir l’occasion de la culture pour amorcer un dialogue… plutôt que de s’enfermer derrière des murs. Aujourd’hui, j’ai choisi de donner la parole à la jeune romancière libanaise de talent Hyam Yared, lauréate du Prix France-Liban pour son splendide premier roman « L’armoire des ombres » (paru aux éditions Sabine Wespieser, un must à lire pour les passionnés de littérature qui s’intéressent à la société libanaise ! ). Hyam nous livre ses impressions à cœur ouvert. Espérons que ses paroles trouveront un écho auprès des organisateurs de ce grand rassemblement littéraire et qu’ils saisiront l’occasion pour ouvrir les portes du Salon du livre à la pluralité des idées. Cliquez ci-dessous pour lire son texte.
"Comment pouvons-nous aspirer à la paix si nous privons notre pensée de tout accès au dialogue ? La culture miroir de nos civilisations, devrait être prolongation de la pensée avant d’être celle des influences politiques subies. Comment pouvons-nous parler de littérature et de liberté si nous amputons de facto notre pensée de celle de l’autre ? Le boycott ne résout rien, il nous emmure un peu plus. Nous perdons de vue les fondements essentiels de la littérature. La culture est ce dernier pont entre les individus par-delà les conflits.
Il n’y a pas de souveraineté durable sans celle de l’autre. Il n’y a pas de culture possiblement hermétique dans le monde moderne. Il n’y a que des pluri-cultures. Par ce boycotte nous condamnons l’autre à rester dans sa case et refusons de sortir de la nôtre. Je ne vois pas comment nous accéderions à un début de paix, si la littérature, ciment universel de toutes les cultures, est incapable d’être un terrain d’entente et de dialogue. Au moins une tentative. Cessons de nous fermer à la particularité intrinsèque d’un individu, qu’il soit écrivain, artiste, ou clochard; en lui imputant de prime abord des ressentiments politiques. Il est urgent de séparer pouvoir et culture. Et de nous concentrer sur la quête du beau. De l’autre.
Rendons nous à l’évidence du choc des civilisations. Le 21ème siècle n’aura pas lieu sans dialogue. Le langage, l’art, la culture n’ont aucune place dans la modernité s’ils se limitent à une autarcie d’autosuffisance. On ne peut avoir de culture sans autrui. Ni de paix unilatérale. Ni de pensée unique et autocratique sans entraîner un contre-sens à la notion même de pensée. On ne signe aucun contrat avec un seul paraphe. Ce boycotte est certes politiquement compréhensible du point de vue des ressentiments étatiques, des victimes libanaises et palestiniennes et d’un conflit israélo-palestinien qui n’a que trop duré depuis l’institution de l’état hébreu sur le territoire palestinien d’avant 1948. Mais si l’on se place aussi de ce même point de vue, le dialogue est essentiel. Il serait déplorable que la culture ne soit que prolongation des systèmes politiques en mal de souveraineté avec une démocratie en perte de sens partout. La culture et l’échange interculturel ne devrait pas être un moyen d’amputer l’autre de son Je, mais celui de placer notre Je avec celui des autres. On ne fera de souveraineté qu’en collaboration avec celle de l’autre.
Arrêtons de transposer sur la littérature et les individus des enjeux politiques, sans prendre le temps de connaître ce qui nous différencie. Arrêtons de juger l’autre avec des clichés et des interdits. Arrêtons de creuser des gouffres en anéantissant tout dialogue. Restituons à la littérature sa place dans l’évolution de la pensée humaine et de l’humanité. Sans quoi nous courons à notre perte rendant nos conflits dérisoires. Voire inexistants. Il n’y aura bientôt plus de planète à nous disputer si nous ne développons une urgente et réelle conscience écologique. Il est là le souci de ce siècle. La planète court à sa perte alors que nous rapinons des parts de territoires qu’une seule catastrophe naturelle pourrait éradiquer. Progressons technologiquement sans oublier de progresser humainement.
Il n’y a pas de pensée libre, mais des êtres libres capables de penser. On ne peut condamner un peuple, un individu, une littérature sur des bases politiques. On ne peut réduire notre perception humaine en fonction d’enjeux économico-politique. L’un ne va pas sans l’autre. Il s’agit là du mariage de raison le plus réussi de l’histoire. La littérature – toute origine confondue - ne peut être responsable de l’Histoire. Elle peut en témoigner. Nous avons le devoir de ne par la limoger. La créativité n’est-elle pas cette tentative humaine d’aspirer au meilleur de nous même ? La surdité commence quand la politique se désolidarise du culturel. Dostoïevski disait que « la beauté sauvera le monde ». On peut en dire de même de la littérature. Le boycott nous perdra. Politiquement. Socialement. Individuellement. Intellectuellement. Librement.
P.S :
L’ambiguïté de la formulation utilisée par les organisateurs et leur choix de faire d’Israël leur invité d’honneur « en commémoration du 60ème anniversaire de l’état hébreu », prête à équivoque. Le problème n’est pas qu’Israël soit invité d’honneur ou pas. Car il serait tout aussi outrageux d’exclure une littérature d’une manifestation par assimilation à la politique de son état que de ne pas condamner l’occupation israélienne de la bande de Gaza. Tout le hic de ce tollé est encore une fois l’inexactitude des mots utilisés. « Commémoration du 60ème anniversaire de l’état hébreu». Le Syndicat national de l'édition reviendra sur cette phrase, soulignant à l'Agence France-Presse que cette invitation est lancée à « la littérature israélienne », et non à l'État israélien en tant que tel. Deux messages contradictoires soulignant l’ambiguïté de l’information. Comme une tentative de se rétracter d’une phrase de trop. D’une prise à parti d’un Salon à caractère littéraire dans une commémoration à caractère politique.
Que les écrivains israéliens soient invités est un must au même titre que devraient l’être tout écrivain, sans regard de nationalités, avec pour seul commémoration la littérature en soi. Après tout le Liban a aussi eu son tour dans cette manifestation. Il en fut l’invité d’honneur sans pour autant que son invitation ne soit sous le signe d’une commémoration officielle de sang ou de victimes. Elle est là la nuance d’un parti pris du salon avec des mots rendus officiels, sans réel souci d’englober toutes les susceptibilités. Pourquoi avoir commémoré une cause politique et pas une autre ? Là est la question. Quoi qu’il en soit de cette affaire, il est déplorable qu’écrivains et éditeurs du monde, tous partis confondus, fassent tant de politique autour de la littérature, au lieu de s’occuper à la dépolitiser. Exclure est une régression qui nous tue simultanément avec l’anéantissement de celui qu’on exclut. Aucun cadavre ne justifie le déni d’un autre cadavre. La créativité n’est pas un acte engagé politiquement. C’est un cri humain. Soyons artistes des autres, donc de nous-mêmes. Avec nos cris au service de l’art".
Hyam Yared, le 28 février 2008.
